Wang Hao: sans limite

La scène s’est déroulée dans un café. Il s’agissait plus d’une rencontre amicale pour prendre un thé l’après-midi qu’une entrevue sérieuse. Malgré mon retard de 20 minutes, Wang Hao fut un gentleman.

Ensemble nous avons discuté échecs, études, famille, loisirs, personnalité et même politique au cours des trois heures de l’entretien. C’était un jour d’été très chaud, mais aussi très cool !

 

Au début il m’indiqua qu’il était vraiment fatigué ces derniers jours et qu’il ne souhaitait rien faire si ce n’est se reposer. Mais maintenant il était prêt à revenir sur le tournoi de Bienne :

Jilin Zhang: Félicitations pour ta victoire dans cet évènement majeur. Avais-tu envisagé sérieusement la possibilité de dépasser Carlsen dans la lutte pour la première place ?

Hao Wang: Merci. En fait je n’y avais jamais pensé. Au cours de la dernière ronde j’aurai pu me satisfaire d’une nulle, mais Giri fit une grosse bourde. Ce fut aussi très étonnant que Carlsen ne réussisse pas à gagner sa dernière partie. Pour être honnête, je pense que la performance de Carlsen fut supérieure à la mienne dans ce tournoi.

J.Z.: Est-ce que ceci signifie que c’est un échec pour ce nouveau système à 3 points ?

H.W.: C’est difficile à dire. Avec une victoire qui rapporte 3 points, chacun essaye de faire de son mieux pour obtenir ce résultat. Même si cela n’est pas très bon pour les parties d’échecs classiques, ceci rend les joueurs plus ambitieux. Ce n’est pas parfait, mais c’est une solution pour éviter le trop grand nombre de parties nulles.

J.Z.: Que penses-tu du jeu de Carlsen ?

H.W.: Il joue aux échecs d’une façon humaine. Il n’aime pas choisir des variantes forcées comme tout le monde le fait grâce aux analyses de l’ordinateur. Son avantage est qu’il peut être très clair à certains moments et peut toujours jouer le coup le plus fort. C’est vraiment quelque chose que les autres n’ont pas. Une autre de ses aptitudes est qu’il met continuellement son adversaire sous pression et celui-ci finit par commettre des erreurs.

J.Z.: Est-ce une sorte d’aptitude intellectuelle comme l’avait également Alékhine ?

H.W.: Peut-être. Mais cela ne fonctionne pas trop avec les jeunes talents comme Giri, Vachier-Lagrave et Caruana car ils ont aussi une plus forte mentalité que les joueurs plus âgés et cela ne les effraie pas.

J.Z.: Comment se sent-on après avoir perdu deux parties contre Carlsen ?

H.W.: Hmmm. (souriant et hochant la tête comme il le fait habituellement) Dans la première partie je n’étais pas bien dans l’ouverture. Puis je ne fus pas trop mal jusqu’à ce que je commette une gaffe. D’une manière générale il a joué mieux que moi dans cette partie. Dans la deuxième partie, j’ai réussi à obtenir un petit avantage. Je souhaitais juste le garder et essayer de faire en sorte d’avoir des chances pour obtenir plus. Peut-être manquais-je d’énergie après avoir joué sept parties d’affilée, j’étais sans doute fatigué et j’ai joué une bêtise. J’aurais dû rechercher la nulle en crise de temps au lieu de forcer les évènements.

J.Z.: Deviens-tu plus émotif quand tu joues ?

H.W.: Je ne sais pas. Je ne suis pas très émotif mais parfois je m’ennuie durant la partie et alors je souhaite juste jouer de façon plus intense, comme un combat. Par exemple, lors du championnat de Russie par équipe, j’avais les noirs contre Ponomariov. Il obtint rapidement une position nulle et se contenta de ce résultat. Ceci me mit tellement mal à l’aise que je ne souhaitais qu’une chose, revenir et me battre.

J.Z.: A propos de la Russie, que penses-tu de la super finale du championnat de Russie ?

H.W.: Ils ont de grands mécènes. Je ne doute pas que les contrats des joueurs soient conséquents. C’est probablement la raison principale qui fait que personne ne trouve vraiment la motivation de combattre. D’un autre côté, comme cela arrive en Chine, ces joueurs se connaissent si bien qu’il est difficile de jouer ensemble. Pour moi il est plus difficile de jouer dans le championnat de Chine par équipe que dans le championnat de Russie par équipe, car les joueurs chinois me connaissent mieux tout simplement.

J.Z.: Il est remarquable que tu sois assez détendu lorsque tu joues et que tu ne te sens pas si mal quand tu perds. Comment expliquer cela ?

H.W.: Sans doute, car je ne suis pas tant que cela sous pression. Ceci dépend de la personnalité de chacun. J’ai beaucoup d’autres activités en dehors des échecs. Ceci contribue à me changer les idées.

J.Z.: Que fais-tu habituellement ?

H.W.: De la lecture, regarder des films, de la course à pied, des discussions sur internet et des jeux vidéo, bien que je ne joue plus trop aux jeux vidéo actuellement.

J.Z.: Quel type de livre en particulier ?

H.W.: J’ai lu beaucoup de livres japonais ces derniers temps. Comme : Mishima Yukio, Haruki Murakami, Natsuhiko Kyogoku et d’autres. Ce sont tous de grands écrivains japonais.

J.Z.: Beaucoup de gens disent que tu es le joueur d’échecs chinois le plus talentueux de tous les temps. Qu’en penses-tu ?

H.W.: Ceci n’a pas d’importance pour moi. J’essaye juste de jouer de mon mieux et de trouver des coups intéressants. Mais cela ne détermine pas tout.

J.Z.: Quelle est ta plus grande force aux échecs ?

H.W.: Je pense avoir une bonne mentalité. Bien que parfois je n’y arrive pas, j’essaye de garder mon calme en toutes circonstances. Je ne sais pas en quoi consiste ma force. Probablement dans le fait que je sois un joueur polyvalent ? Mais c’est la tendance dans le monde des échecs. Si un joueur veut être quelqu’un il doit avoir cette caractéristique. Attaque et défense, échecs positionnels et tactiques. Sans toutes ces aptitudes, votre adversaire trouvera votre faiblesse et vous fera tomber.

J.Z.: Quelles sont tes ambitions aux échecs ?

H.W.: Je ne sais pas, et je n’en ai absolument aucune idée. Il y a beaucoup d’obstacles devant moi. Géographiquement la Chine est loin de l’Europe qui est le centre du monde des échecs. Et il y a d’autres conditions, comme les finances, le système un peu spécial et ainsi de suite. Comme je ne peux pas changer grand-chose j’essaye juste de vivre heureux.

J.Z.: Si tu n’avais pas été un joueur d’échecs, qu’aurais-tu fait de ta vie ?

H.W.: En rêve ou en réalité ?

J.Z.: Les deux ?

H.W.: J’ai toujours voulu être le type de magicien qui apparait dans les histoires fantastiques.

J.Z.: Comme qui ?

H.W.: Quelqu’un comme dans l’Alchimiste ou le Seigneur des Anneaux.

J.Z.: Intéressant. Et dans la vraie vie ?

H.W.: En fait je n’en ai absolument aucune idée.

J.Z.: Que fais-tu comme étude à l’université de Beijing ?

H.W.: J’étudie la publicité en tant qu’étudiant. Je souhaitais juste en savoir plus sur ce sujet mais cela ne signifie pas que je souhaite travailler dans ce domaine. Je suis quelqu’un de paresseux. Je ne pense pas que je pourrais tenir régulièrement huit heures de travail tous les jours.

J.Z.: Tu es le seul joueur chinois masculin qui étudie vraiment à l’université, mais qui a aussi une bonne perception de la mode moderne et peut être également un côté féminin (dans le bon sens du terme) ?

H.W.: Je pense que tous les gars de mon âge sont prêts à acheter des trucs à la mode. J’ai juste une meilleure source de revenues. C’est tout.

J.Z.: Cela fait 17 ans que nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Tu as beaucoup changé par rapport à ce petit garcon, et tu es totalement différent de la façon dont tu étais dans cet environnement d’origine. Qu’est-ce qui t’a fait changer à ce point ? C’est un peu comme si tu étais plus mature, plus excentrique, si je peux parler ainsi ?

H.W.: Oui, c’est ça. Je pense que c’est dû au fait que j’ai beaucoup voyagé et beaucoup travaillé et du coup je suis capable d’absorber de nouveaux concepts. Ainsi je me souviens qu’en 2007, j’ai joué six ou sept tournois d’affilée. Cette expérience a été quelque chose d’important dans ma vie.

J.Z.: Comment te définies-tu ? Que penses-tu de tes fans ?

H.W.: Je pense être une personne intéressante. Je ne marche dans les pas de personne. Je suis juste moi-même.

Après être sortis du café, nous avons marché ensemble un certain temps et nous avons bavardé un peu plus. Nous avons discuté des jeux olympiques en cours, de la situation de Liu Xiang, des problèmes de la natation, des questions familiales et même de la politique. Comme un jeune adulte, Wang Hao a toujours ses propres opinions. Il disait que c’était parce qu’il suit l’actualité tous les jours.

Ma dernière question fut au sujet du mode de vie qu’il se souhaite dans le futur. Il a dit qu’il allait essayer de parcourir le monde de son mieux, voir et rencontrer des gens différents. Nous nous sommes dit au revoir à ce moment-là. Meilleurs vœux à Wang Hao dans les échecs mais également, le plus important, dans sa vie.