Boris Spassky: «Je n'accuse personne !»

Boris Spassky

«Je n'accuse personne !»

 

 

Entrevue: Vlad Tkachiev
Photos et video: Irina Stepaniuk

 

Le 2 octobre, Boris Spassky a été interviewé par la 1ère chaîne de la télévision russe « Channel One » et le rédacteur en chef de WhyChess, Vlad Tkachiev. Le 10ème champion du Monde parle de ton état de santé actuel, de ses problèmes familiaux et de son départ pour Moscou qui a fait beaucoup de bruits.

 

Spassky indique: "Je dois à nouveau repartir de zéro!"

Boris Spassky ne nie pas l’existence d’un conflit avec ses proches, mais il s’abstient d’émettre des accusations directes.

Voici la transcription de l’entrevue exclusive de Boris Spassky. Celle-ci s’est déroulée avec beaucoup de précautions, dans un lieu tenu secret. Les signes « (…) » indique une coupure dans l’entrevue.

Les premiers mots de Spassky, qui s’installe dans le fauteuil, témoignent de sa lassitude : « enchanté de saluer tout le monde, le gros boulet vient d’arriver ». Le sens de l’humour fait toujours partie de la personnalité de Spassky.

Boris Spassky – Je me sens bien, je marche mieux qu’avant. J’essaye d’avoir des idées positives. Je songe à mon école d’échecs où je vais essayer d’assister à la session d’hiver.

(…)

BS – Je suis arrivé en France en 1976. Ce ne fut pas une décision facile, mais j’étais en guerre contre le comité des sports soviétique. Le problème principal était dans mon impossibilité de choisir librement mes tournois. Des invitations du monde entier arrivaient à mon nom, mais le comité des sports refusait de m’envoyer jouer ses tournois.

C’est pour cela qu’à mon arrivée en France je me suis senti heureux. Je participais alors à tous les tournois que je trouvais importants. C’est donc l’envie de cette liberté de créativité qui m’a poussé à partir de l’URSS. Pourtant en France je fus forcé de repartir de zéro, tout recommencer et reconstruire ma carrière de A à Z.

Aujourd’hui, avec mon retour je dois à nouveau tout recommencer de zéro, car je n’ai plus rien. Heureusement j’ai un sponsor qui m’aide et qui m’a également aider à partir. Ainsi j’ai effectué le grand roque entre Paris et Moscou.

(…)

BS – Je ne dirais pas qu’il s’agisse là d’une fuite. C’est une décision réfléchie, mon envie personnelle de changer des choses. La période parisienne de ma vie a touché à sa fin, et il me fallait quelque chose de nouveau. Je ne dirais pas que j’ai beaucoup hésité, je sentais une nécessité de changement, surtout qu’une menace réelle s’était déjà installée pour ma santé, mon moral ainsi que pour mon esprit combatif.  

Vlad Tkachiev – Est-ce vrai que quelqu’un souhaitait votre mort ?

BS – Tout à fait possible. Je me suis retrouvé isolé, mon activité était réduite. Les médicaments n’avaient plus d’effet positif sur moi, et je souhaitais accélérer ma guérison.

(…)

BS – Je n’ai pas du tout apprécié l’action de ma sœur Iraïda, car elle est allée là où elle ne connait pas grand-chose. Elle s’est mêlée de cette affaire, mais pour des motifs qui sont pour moi incompréhensibles, tous comme les motifs de mon épouse que je ne comprends également pas. Mais ce n’est pas grave...Que cela reste obscur.

(…)

Quant à mon fils Boris, je préfère garder une certaine distance avec lui. Il vit sa vie, assez réussie d’ailleurs, en tant qu’homme d’affaire accompli. Moi j’ai une autre vie…

VT – Néanmoins, je ne peux pas m’empêcher de vous poser la question au sujet de la plainte déposée par votre fils auprès de la police française pour enlèvement et séquestration. Il a indiqué à la presse qu’il vous a trouvé à Moscou. Vous lui avez dit ne pas avoir de souvenir de votre départ.

BS – Je préfère que cela reste entièrement sur sa conscience, sous sa responsabilité. Moi j’ai refusé de lui parler à ce sujet. Mais je n’oserai pas accuser quelqu’un d’avoir de mauvaises intentions à mon égard. Car pour cela il faut avoir des arguments de poids, et j’essaye d’être prudent.

Quand j’ai senti que je n’étais pas sur la bonne pente pour ma réhabilitation, cela m’a inquiété et j’avais envie d’améliorer les conditions de ma guérison, pour que je puisse tracer des perspectives d’avenir.

(…)

Je suis tout à fait satisfait de ma situation actuelle à Moscou. J’ai envie de continuer mon rétablissement dans ce nouveau centre médical. Je répète à nouveau que je dois repartir de zéro, mais cela ne me fait pas peur. Je ne crains pas la pauvreté, mais j’ai peur de la misère et de la maladie.

(…)

Non, je n’ai pas l’intention de mettre un terme au contact avec mes proches. Si nous arrivons à trouver un accord pour communiquer, alors je suis prêt à garder mes relations avec eux. Je n’ai l’intention de faire la guerre avec personne. Et je pense qu’il ne faut pas le faire. Nous sommes tous mortels et donc capable de commettre des erreurs. Il faut être indulgent.

VT – N’êtes-vous pas offensé d’avoir été présenté comme ayant perdu vos capacités intellectuelles ?

BS – Oui, cela a eu lieu. Mais je ne suis pas offensé. Ces accusations auraient pu être encore plus importantes. Mais ce n’est pas quelque chose sous ma responsabilité. Moi je suis responsable de mes actes et de mes paroles. Et c’est à l’autre camp d’assumer la responsabilité de ses actes et de ses paroles.

(…)

Je suis prêt à mettre un certain temps pour rétablir la justice, pour que personne ne se sente offensé, outragé voire humilié.

VT – Pour terminer : après avoir lu des articles sur votre affaire, il reste une forte impression que, comme le disent les français, « chercher la femme » (Ndt : phrase prononcée en français par Vlad Tkachiev. Il s’agit d’un cliché des russes au sujet des français. Il pense que la plupart des français utilisent cette phrase fréquemment…). Confirmez-vous la présence d’une autre femme dans cette affaire, à part votre épouse ?     

BS – Il y a toujours une autre femme ! (Ndt : Boris Spassky regagne un peu de vigueur en prononçant cette phrase !) Elle doit s’y trouver.

(Ndt : dans la vidéo de WhyChess, la réponse de Spassky est coupée à cet endroit. Dans le reportage de « Channel One » Spassky continue sa réponse que voici).

Autant que je sache, cette femme a été accusée de graves péchés, même de crimes ou je ne sais pas quoi d’autre encore. Si vous avez des questions, posez les moi !

VT – Bien sûr il y a des questions ! Cette femme se trouve-t-elle dans la pièce ?

BS – Oui elle est ici.

VT – Elle n’est que votre agent, ou bien plus que ça ? (Ndt : Elle cherche à éviter la caméra en se cachant le visage).

BS – Qu’entendez-vous par « plus que ça » ?

VT – Une relation privée ?

BS – Les questions de ce genre restent du domaine de ma vie privée.

VT – Cela signifie qu’elle n’est que votre agent et c’est tout ?

BS – Non, pas seulement. Je ressens de très bons sentiments vis-à-vis de Valentina Alekseevna. (Ndt : l’entrevue vidéo sur WhyChess reprend à ce moment-là).

VT – Avez-vous la possibilité de suivre les tournois d’échecs ?

BS – J’essaye de le faire.  

VT – Où en êtes-vous de l’écriture de votre livre « Mon chemin échiquéen » ?

BS – Cela demande beaucoup de temps. Mon livre de mémoires est un livre autobiographique, dans lequel je décris mon parcours aux échecs de A à Z.

VT – en partant de la maison des pionniers à Leningrad ?

BS – Même un peu avant.

VT – Pourriez-vous me dire quelle proportion du livre avez-vous écrit ? La moitié ? un tiers ?

BS – Je dirai environ 4/8ème … (rires dans la petite salle).

VT – Peut-on faire un parallèle entre le destin de votre ami et adversaire, Fischer, et votre propre destin ?

BS – Un parallèle peut être envisagé par le fait que mes biens deviennent la cause de la guerre à l’intérieur de ma maison. On commence à vendre mes biens. Fischer avait de petites archives qu’il gardait à Pasadena. Cette chambre a été cambriolée, ses archives volées et le contenu a été vendu. Mais vous devez le savoir mieux que moi, car cela s’est passé il n’y a pas si longtemps.

VT – Dans votre vie il se passe quelque chose de semblable ?

BS – Pire que ça. Mais ce n’est pas l’essentiel. (Ndt : Puis après un long silence, Spassky ajoute) Je ne vois pas trop de points communs entre le destin de Fischer et le mien. Si ce n’est des problèmes de santé lié aux reins.

VT – Merci beaucoup. (Ndt : on entend alors des bruits, indiquant que l’entrevue est terminée et que les différentes personnes dans la salle rangent leur matériel. Mais Boris Spassky reste pensif et ajoute).

BS – Je reste tourmenté par sa mort.      

Pour compléter cette entrevue, voici quelques informations complémentaires tirées du reportage TV sur Channel One.

Valentina Alekseevna Kouznetsova évite d’être filmée durant toute l'entrevue et se prétend être l’agent de Spassky depuis 2007. Le fils de Boris Spassky, Boris "junior" affirme que cette femme empêche son père de rencontrer ses proches. La vérité de toute cette affaire sera sans doute révélée devant un tribunal français.

Boris Spassky a rédigé et envoyé une lettre depuis Moscou pour demander le divorce. De plus, un des avocats de Spassky, Julie Losson (avocate française) s’est procurée un certificat médical délivré à Moscou qui atteste du bon état mental et psychique de Boris Spassky.

Dans les couloirs du bâtiment où se déroula l’entrevue, un journaliste demande à l’avocate : « quelle sont les sommes qui sont en jeu ? » « Je n’ai pas le droit de vous le dire » fut la réponse de Julie Losson.

Mais le reportage TV conclue qu’il s’agit probablement de millions d’euros, et c’est sans doute pour cela que Spassky pèse chacun de ses mots... A suivre !