Ali Nihat Yazici : « Il est impossible de tout obtenir à la fois ! » (1ère partie)

Теxte et photos: Еvgeny Atarov

Ali Nihat Yazici, président de la fédération turque des échecs, est l’un des personnages les plus mentionnés sur internet. Il fait ceci, il annonce cela, il inaugure un tournoi, une école d’échecs, il accable de reproches telle personne, il récompense une autre personne…

Une personne dont on parle, mais qui n’est pas soumis à la délibération. Car il n’y a rien à délibérer ! Le monde des échecs, en gros, est divisé en deux catégories : ceux qui adorent Ali et trouvent qu’il est pratiquement le meilleur dirigeant, et ceux qui le détestent, l’accusant de violer les droits de l’homme, affublant Yazici du terme de « dictateur ». 

Mais cet homme est en fait tout à la fois… Ali a une forte volonté et, pour imposer son point de vue, il est prêt à tout miser. Il est capable de voir des perspectives et de bâtir son travail là, où cela semble irréel. Il est dur, exigeant et, comme dirait l’écrivain Julian Semenov « impitoyable envers les ennemis du Reich ». (NDT : référence à un roman très célèbre en Russie « Dix-sept flashes sur le printemps », qui raconte les aventures de l’espion soviétique Stierlitz infiltré au cœur de l’Allemagne nazie. La comparaison reste néanmoins plus que douteuse…).

Dans les yeux de Yazici, son Reich est la FIDE, et il souhaite servir la FIDE tout en l’améliorant, en faire une organisation plus forte, plus professionnelle. Mais, bien sûr, à sa manière... Pour cela il est prêt à exécuter et à gratifier, prêt à faire avancer ses idées qui semblent folles à beaucoup de monde. Du fait de sa persévérance dans certaines choses, tu commences à penser : peut-être a-t-il raison ?

En tout cas, c’est lui qui a bâti de « a » à « z » la fédération turque des échecs. Il est dans les projets d’Ali de faire de son pays l’une des meilleures puissances échiquéennes d’ici 10 à 15 ans. Dans ce but, la Turquie invite les meilleurs entraineurs et joueurs pour travailler, et organise de nombreux tournois. Des jeunes talents sont recherchés dans tout le pays…

En allant à la rencontre de Yazici, j’ai décidé de ne pas choisir mon camp : ne pas lui faire d’éloge, ne pas l’accuser. J’avais un nombre important de questions à lui poser sur lesquelles je souhaitais avoir les réponses d’Ali en personne.

Il faut dire que le vice-président de la FIDE n’a pas essayé d’embellir la réalité ni de se pavaner. Il répondait à mes questions sans se soucier de l’effet que ses réponses pourraient produire sur son interlocuteur. Il s’agissait de son avis et Ali Nihat ne voyait pas de raison de le cacher. Peu importe que son avis plaise ou ne plaise pas à quelqu’un… 

- Monsieur Ali, tout d’abord, en tant qu’organisateur de la 40ème olympiade des échecs, comment trouvez-vous son organisation ainsi que toute sa préparation ? En êtes-vous satisfait ?

 

- Oui ! Nous avons commencé le travail de préparation aux olympiades il y a environ six mois. Vous savez que pour organiser une manifestation d’une telle ampleur, six mois ne sont pas suffisants, mais nous avons fait un important et laborieux travail. Forts de 12 années d’expérience de toute l’équipe de notre fédération, nous avons en fin compte, réussi le pari. Nous savons, comment doit être la salle de jeu et comment la rendre confortable pour tout le monde, comment placer les joueurs, comment organiser le travail des arbitres, du service de presse et de tout le reste.

Nous n'avions pas encore eu d'expérience pour l'organisation des olympiades, car j'ai été élu tout juste une semaine après celles de 2000 à Istanbul. Malgré cela, nous avons réussi à tout organiser dans un délai assez court.

Ainsi, en réponse à votre question, je peux dire que je suis heureux que tout se soit bien déroulé. Nous avons eu quelques problèmes lors de la première ronde, mais nous les avons résolus. Et à partir de la 5ème ou 6ème ronde il n’y avait plus aucune plainte, il n’y avait que des compliments à notre égard.

En lisant les critiques sur les Olympiades de la part de Kasparov, je souhaite souligner une chose : nous respectons les critiques constructives, mais Garry s’est mis à critiquer les Olympiades…avant même de visiter la salle de jeu et la salle du Congrès de la FIDE. Je pense qu’en grande partie ces actions étaient préméditées, car nous nous trouvons avec Kasparov dans deux camps opposés.

- Y-a-t’il quelque chose que vous auriez pu améliorer, si une telle possibilité s’était présentée ?

- (Se mettant à réfléchir) Avant la première ronde les gens faisaient la queue pour entrer dans le bâtiment, puis dans la salle de jeu. Nous avions exagéré avec la sécurité. Mais à partir de la deuxième ronde tout est revenu en ordre…Quoi d’autre aurait pu être amélioré ?! Nous aurions pu faire mieux lors de la cérémonie d’ouverture et celle de clôture, mais ceci est une question de budget. Quelques mois avant les Olympiades le gouvernement a réduit notre budget, et du coup il fallait modifier nos plans. Nous avons donc économisé sur les cérémonies officielles et quelques détails, mais il était hors de question de changer quoi que ce soit lié à l’hébergement, la nourriture, le transport et la qualité de la salle de jeu.

Nous avions planifié, par exemple, de faire venir quotidiennement par bus 5000 à 10000 enfants, puis qu'ils accèdent à la salle de jeu par une porte, traversent la salle en regardant les meilleurs joueurs du monde

, et puis sortent par une autre porte. Nous voulions offrir à chacun d’entre eux un jeu d’échecs et des livres, profitant des Olympiades pour attirer le maximum d’enfants vers les échecs. Hélas, nous n’avons pas pu réaliser tout cela.

Mais du point de vue de l’organisation traditionnelle des Olympiades, je ne pense pas qu’il manquait quelque chose. Dans l’ensemble, je suis content de l’organisation de ce tournoi…

La seule chose dont je suis mécontent, c’est le résultat de notre équipe masculine. Mais je ne leur en veux pas trop, bien que j’espérais plus. Quoi faire quand deux joueurs attrapent la grippe durant le tournoi…Ils ne sont pas coupables, cela arrive dans le sport. Je pense que lors des prochains championnats d’Europe et du Monde, nous allons montrer de quoi nous sommes capables.

- Le comité d’organisation a-t-il fait des efforts particuliers pour attirer aux olympiades un nombre record d’équipes ?

- Bien sûr ! Ce point était très important pour nous. Nous nous sommes préoccupés de la qualité de notre publicité pour que les gens souhaitent venir à Istanbul. Nous avons commencé à parler des Olympiades dans les médias six mois avant l’évènement, sur tous les sites d’échecs se trouvaient des informations détaillées à ce sujet. Nous avons donné une belle image à notre Olympiade.

Si pour avoir un nombre record de participants, il avait fallu baisser la qualité de l’organisation, nous n’aurions jamais accepté de compromis. Notre record de pays participants est en partie dû au fait que le nombre de membres de la FIDE a augmenté jusqu’à 177, ce qui correspond au deuxième indice mondial parmi toutes les fédérations internationales… Cependant, je regrette que quelques équipes n’aient pas pu se rendre à Istanbul. Une dizaine de fédérations ont annulé leur venue à la dernière minute à cause des dépenses engendrées par le voyage en avion et tout le reste. La FIDE n’a pas pu les aider…C’est regrettable. Mais que pouvait-on faire !

Je pense que si la FIDE n’avait pas perdu 1 200 000 euros dans des poursuites juridiques, la FIDE aurait pu aider ces fédérations. C’est pourquoi je suis en colère contre les fédérations responsables de ces poursuites.

En réalité, c’est une question très importante. La FIDE est une organisation avec un très grand nombre de pays membres, juste à côté de la fédération internationale de basketball. Mais si vous souhaitez devenir un sport olympique, alors vous devez montrer au comité international olympique que votre fédération est prête à aider les petits pays, les soutenir…
 


Si à Istanbul, au lieu de 161 pays, tous les 177 avaient pris part, alors il n'aurait pas existé de meilleure publicité pour le CIO ! Nous aurions montré que nous faisons un travail fantastique !

 

- Comment vous avez fait le choix du lieu des olympiades, de la salle de jeu, des hôtels ? Quels furent les critères ?

- Il existe des normes pour l’organisation des Olympiades, mais nous avions promis de les améliorer et nous y sommes arrivés. Nous avions promis de mettre à disposition trois hôtels 4 étoiles ainsi que des transports en commun, et finalement nous avons décidé de faire mieux qu’en 2000.

 

Il fallait héberger 2 500 personnes, dont 90% dans des hôtels de 4 ou 5 étoiles. En regardant le plan de la ville d’Istanbul, vous y trouvez une centaine d’hôtels à 5 étoiles, mais tous se trouvent loin les uns des autres… Du coup vous vous retrouvez automatiquement dans une partie de la ville où il y a beaucoup d’hôtels de bonne qualité. Il n’existe que deux endroits de ce genre ; le centre-ville ou aux alentours de l’aéroport.

Les prix de réservation des chambres dans ces hôtels sont bien sûr très élevés. Si vous aviez consulté tous les jours le site de réservation en ligne booking.com

Les prix de réservation des chambres dans ces hôtels sont bien sûr très élevés. Si vous aviez consulté tous les jours le site de réservation en ligne booking.com

, vous auriez pu constater une augmentation des prix. Ainsi, à la fin de la première semaine les prix ont grimpé de 600 euros jusqu’à 1500 euros dans des hôtels officiels que nous avions mis à la disposition des joueurs.

C’était au sujet des hôtels…Maintenant concernant les salles de jeu : nous avions besoin non seulement d’un endroit pour les olympiades, mais également pour des manifestations parallèles. Nous souhaitions faire un show grandiose, y attirer les enfants, les spectateurs, les amateurs et d’autres. C’est pourquoi nous avons organisé en parallèle les Olympiades mondiales des enfants de moins de 16 ans et un open. Ces trois événements devaient attirer un grand nombre de personnes, ce qui impliquait de trouver un lieu de 15000 à 16000 mètres carrés. En réalité nous avons utilisé une surface de 24000 m2, c’est énorme !

Ces contraintes nous ont obligées de choisir un lieu à proximité de l’aéroport. A ceci s’ajoute une autre contrainte, et chacun qui a visité Moscou me comprendra, c’est le trafic routier. Istanbul est une capitale de 15 millions de personnes, c’est pourquoi, malgré nos souhaits, nous n’aurions pas pu organiser les Olympiades quelque part autour de la place Taksim sans rencontrer des problèmes liés au transport. Le quartier que nous avons choisi est beaucoup plus calme et moderne, mais il est clair qu’il ne se trouve pas au centre d’Istanbul.  

Nous avons été critiqués car les olympiades se déroulaient à 14 km du centre-ville, et que les joueurs ne voyaient pas le vrai visage d’Istanbul. Et bien, la place Taksim correspond au centre-ville, mais à Istanbul il existe encore Kadika qui se trouve du côté asiatique et correspond également au centre. Il y a encore Fatih, Bebek, Ortakoy…Istanbul est une immense mégapole, et beaucoup d’endroits peuvent être nommés « centre-ville ». A partir de là nous avions décidé que le centre des expositions à côté de l’aéroport était le lieu le plus approprié.

Cet endroit a également l’avantage d’être situé à 5 minutes de l’aéroport, car environ 150 personnes sont arrivés par des vols matinaux, ont assisté à la cérémonie d’ouverture puis sont repartis chez eux par des vols de nuit. Ceci aurait été impossible si le tournoi avait eu lieu dans un autre endroit. Il faut savoir apprécier les avantages.

 

- La majorité des équipes avait trois reproches, mis à part les prix, liés à l’hébergement : le surcoût de 100 euros pour passer d’une chambre double à une chambre simple, un menu sans variété et l’absence d’endroit pour les promenades du soir… 

- Commençons par l’augmentation de la catégorie des chambres. Nous avons suivi le cahier des charges des Olympiades. Le Ministère de la jeunesse et des sports turc a signé un contrat avec la FIDE. Suivant ce contrat chaque équipe devait avoir trois chambres doubles. Que devions-nous faire dans cette situation ? Nous avons proposé en plus à chaque fédération deux chambres simples, l’une pour le chef de la délégation, l’autre pour un délégué FIDE…Ne faisant pas partie du cahier des charges, ce point nous a couté environ 1 million d’euros et 12% de la somme totale des dépenses. Mais on nous a accusés de gagner de l’argent sur le dos des participants aux Olympiades, en leur proposant des conditions de logement inacceptables.

D’autre part, quand vous parlez d’augmentation du prix des chambres la veille des olympiades, j’invite chacun à vérifier les prix via internet pour voir qui a raison. Nos propositions de prix pour passer d’une chambre double à une chambre simple furent les suivantes : 60 euros pour les hôtels 3 étoiles et 100 euros pour les hôtels de 4 et 5 étoiles. Si vous comparez les prix d’un lit supplémentaire et d’un petit déjeuner (des suppléments traditionnels pour tous les hôtels), alors vous allez comprendre que nos propositions étaient très correctes au niveau de prix. D’habitude les services proposés dans un hôtel correspondent au lit et au petit déjeuner (y compris dans les hôtels de 5 étoiles), supposant que les gens vont déjeuner et diner ailleurs…Tandis que nous devions assurer une pension complète à l’hôtel, ce qui coûte considérablement plus cher.

Le nombre limité de chambres simples fut un autre problème, du coup nous avons été obligés de prendre plus d’hôtels que prévu. Il est connu que beaucoup de nos hôtes, et ceci concerne surtout les grandes fédérations avec de forts Grands Maîtres, n’acceptaient pas l’idée d’être logés dans des chambres doubles. Ils exigeaient donc des chambres simples. Ce fut donc encore un point de pression sur nous, les organisateurs. Mais nous avons également résolu ce problème grâce au gouvernement turc qui nous a accordé un budget supplémentaire. Nous avons étudié le marché, puis fait jouer la concurrence pour choisir les meilleures compagnies avec les meilleurs prix. Nous avons réussi à obtenir des chambres simples seulement à 2 ou 3 euros de plus que le prix auxquelles elles ont été « vendues » aux équipe. Mais cela est notre responsabilité.

Concernant les repas, la critique est très dure ! Comme je l’ai déjà dis, nous avons hébergé 2 500 personnes, en n’ayant en tout que 5 ou 6 plaintes. Mais d’accord, on peut croire que certains n’ont rien dit, alors cela peut donner 25 à 50 personnes, voire même 100 critiques. De toute façon c’est très peu. On peut dire que nous avons fait quelque chose d’exceptionnelle : nous avons coordonné le travail de tous les hôtels, en les obligeant à offrir le même type de services pour tous les hôtes. Bien que le menu ne fût pas publié durant les olympiades, je peux vous le donner maintenant. Le petit déjeuner, le déjeuner et le diner devaient être composés de trois plats au choix : poulet, poisson ou viande (je précise bien, de la viande et non pas des boulettes à la viande). Ceci fut assuré. Et s’il y a des équipes qui sont restées mécontentes, alors, s’il vous plait, il fallait aller au restaurant, vu qu’il y en avait beaucoup autour, et choisir à votre goût, mais ce n’était pas à nous de les payer.

Quoi d’autre encore ? A oui, pas d’endroit pour se promener…Oui, je suis d’accord. Il y avait des endroits mal adaptés pour les promenades, mais il y avait également des hôtels situés à 700 ou 800 mètres de la mer… En fin compte, si l’environnement ne vous plaisait pas, vous preniez un taxi et à 2 ou 3 km vous trouviez un parc. Les taxis à Istanbul sont très bon marché. Bien sûr que la marche à pieds est préférable, mais elle n’est pas toujours possible à Istanbul car il y a tout simplement peu de place.

Pardonnez-moi, je comprends cette critique, mais il nous fallait choisir entre d’un côté, de bonnes conditions d’accueil comme la salle de jeu et les hôtels, et de l’autre côté, la proximité de la place Taksim. Lors des olympiades en 2000 beaucoup furent ceux qui apprécièrent cet endroit plein de distractions, mais en revanche, ils n’étaient pas satisfaits de leurs hôtels 4 étoiles. Cette fois-ci, pour nous l’hébergement et les bonnes conditions de jeu furent notre priorité : de bons hôtels, une bonne nourriture, une bonne salle de jeu et l’absence de problème de transport. Ce n’était pas pour nous une question de budget, mais tout simplement le fait d’être dans une mégapole. Istanbul est une ville fantastique, mais vous devez comprendre qu’il est impossible d’obtenir tout à la fois !

A suivre...