Le secret d’As-Souli

Auteur : Youri Averbakh

Un ancien manuscrit d’échecs, écrit en 1140 se trouve dans les archives à Istanbul.

Il contient environ 200 positions, dont l’une d’elles est reproduite ci-dessous :

Blancs : Rb3, Dc3

Noirs : Re4

C’est du n’importe quoi, allez-vous dire ? Tous les débutants savent mater avec le Roi et la Dame contre un Roi tout seul.

Mais tout n’est pas si simple. Rappelez-vous que le jeu d’échecs primitif n’était pas comme aujourd’hui. Suivant les règles du Shatranj (c’est ainsi que le jeu se nommait à l’époque), la Dame ne pouvait aller que sur 4 cases en diagonale, en avant et en arrière (NdT : Le Firzan se déplaçait comme un Fou actuel mais d'une seule case à la fois). Le Firzan (l’ancien nom de la Dame) était une pièce faible qui ne pouvait pas mater le Roi seul. Cependant, la victoire était attribuée en cas de capture de toutes les pièces adverses et cette situation portait un nom spécial spécifique « le Roi nu ». Si le Roi restait seul, le jeu était terminé. Cela signifie que la position du diagramme n’avait pas de solution. Quelque chose n’allait pas…

Vous vous demandez : « qu’y-a-t’il de si intéressant dans cette position ? » La réponse se trouve dans le texte qui l’accompagne.

« Cette position est très ancienne et particulièrement difficile à résoudre. Personne, même Al-Adli, n’a pu la résoudre ou bien dire si le résultat est nul ou bien si les blancs gagnent. Aucun homme sur terre ne peut résoudre ce problème, sauf si je lui montre comment faire ».

"Ainsi parle As-Souli" - comme indiqué à la fin du manuscrit.

As-Souli ! Ce nom est bien connu des historiens. Et pas seulement par eux. Abu-Bakr-Mohammad Bin Yahia As-Souli est né à la fin du 9ème siècle. Il vécut à Bagdad et mourut en 946 à Bassorah. Prince de naissance, il fut officier, poète, critique littéraire et historien. Ses ouvrages sur les poètes de la période islamique ainsi que sur l’histoire de la dynastie des abbâssides ont survécu et sont bien connus de nos jours.

En outre, As-Souli fut un grand joueur d’échecs. Il écrivit deux livres sur les échecs, malheureusement perdus aujourd’hui. Nous connaissons leur existence grâce à d’autres sources. Il fut sans doute le plus fort joueur d’échecs de son temps.

Que pensez-vous du message d’As-Souli ? Peut-être a-t-il un peu fanfaronné ?

En me rendant compte que la position d’As-Souli ne semblait pas correcte, je fus chagriné car j’avais très envie d’en trouver la solution. Puis j’eu de la chance de me souvenir d’un problème similaire :

Blanc : Re7, Dh6

Noir : Re4, Dh8

Les blancs gagnent. L’objectif est de détruire le Firzan noir et ainsi obtenir la position avec le « Roi nu ».

Cet mansubat (Ndt : terme désignant les finales au Shatranj) fut analysé par Al-Adli. Souvenez-vous qu’As-Souli avait écrit à son sujet. Al-Adli vécut à Bagdad bien avant son illustre descendant. Il fut un joueur de la cour du Khalife et est considéré comme le premier auteur de livres d’échecs en arabe. Ses ouvrages non plus ne nous sont pas parvenus jusqu’à nos jours. La paternité de ce problème est également attribué à Al-Adli. Il montre les coups suivants qui mènent à la victoire.

1.Re6 Rf4 2. Rf6 Rg4 3. Rg6 Rh4 4. Dg5+ (après 4. Rh7 Rh5 - nulle) Rg4 5. Df6 Rf4 6.Rf7 Rf5 7. Dе7 Re5 8.Rg8 Rе6 9. Df8 avec la victoire.

Comme je l’ai indiqué, As-Souli vécut après Al-Adli et prit le soin de revérifier toutes ses positions. Et il trouva une autre solution, plus élégante et plus courte :

1. Rf8! Rf5 2. Rf7 Rg4 3. Rg8 Rh5 4. Rh7!

Le lecteur peut constater qu’il s’agit là d’une position de zugzwang. Le Roi noir est obligé de bouger et les blancs gagnent.

Vous êtes impressionnés ? Cela signifie que le zugzwang (mot allemand que les compositeurs d’échecs ont commencé à utiliser seulement à la fin du 19ème siècle) était bien connu il y a mille ans !

La position de Al-Adli m’a fait comprendre que le mansubat d’As-Souli était peut être correct avec les Rois et les deux Firzans. Mais où placer le Firzan noir ? Il semble que sa place doit être en a1…

Blancs : Rb3, Dc3

Noir : Re4, Da1

Il est clair que les blancs doivent essayer de gagner, mais a qui est le trait ? C’est assez simple à comprendre : dans le manuscrit il est dit que si c’est aux blancs de jouer, alors ils gagnent en 3 coups. Et si les blancs gagnent en trois coups alors c’est aux noirs de jouer !

A propos, nous pouvons vérifier si notre position est correcte, pour cela nous devons prouver que les blancs gagnent en 3 coups. Voici la solution :

1.Ra2 Rd3 2.Db4 Rc4 3. Dа3.

C’est bon, la position est correcte, il n’y a donc pas de contradiction.

Beaucoup plus tard, j’ai découvert une position similaire dans un manuscrit d’Albufat (XI – XIIème siècle) qui se trouve à Tachkent.

Enfin, je pouvais tenter de résoudre la position d’As-Souli. Au sujet de la solution le manuscrit indique quand même quelque chose : « Les noirs n’ont pas d’autres coups à part le coup du Shah (le Roi) sur la case de son Firzan, qui se trouve à distance du coup de Cavalier par rapport au Firzan rouge. S’il va sur une autre case, alors il perd. Dans ce cas le Shah rouge va sur la quatrième case de son Firzan ».

L’auteur du manuscrit laisse la remarque suivante : « Par la suite se trouve une solution abrégée, en partie à cause du fait qu’elle est trop longue, et en partie du fait qu’Al-Souli en était très fier ».

Petite précision, dans les manuscrits arabes les pièces n’étaient pas blanches et noires comme elles le sont aujourd’hui, mais rouges et noires, car les teintures courantes utilisées à l’époque étaient ces couleurs-là ».

Tout d’abord j’ai traduit les coups du manuscrit en notation algébrique. Ce fut très simple :

1. ... Rd5 2.Rb4 Rd6

Maintenant nous devons prouver les propos d’Al-Souli qui dit que 1. … Rd5 est le seul coup.

Si 1. … Rd3 alors 2.Db4 et 3.Ra2 gagnent.

Si les noirs jouent un autre coup alors 2. Ra2 . Et tout va bien !

Cette fois-ci nous devons trouver une bonne réponse à 2. ... Rd6

Blancs : Rb4, Qс3

Noirs : Rd6, Dа1

Essayons 3. Dd2 Rd5 4. Rс3 Rе4 5. Rс2

Blancs : Rс2, Dd2

Noirs : Rе4, Dа1

Dans un premier temps je pensais avoir résolu le problème, mais ensuite j’ai trouvé le seul coup  5. ... Rf3! . Si 6. Rb1 , alors 6. ... Rе2 7. Dс1 Rd1 et les blancs se retrouvent en zugzwang.

Ensuite j’ai à nouveau essayé d’avancer le Roi.

3. Rс4 Rе5

Blancs : Rc4, Dc3

Noirs : Re5, Da1

4. Db4 Rd6!

Je ne vois pas d’autres réponses. Après 4. ... Rе6 ou bien 4. ... Re4 5. Rb3 Rd5 6. Ra2 Rc4 et les blancs gagnent.

5. Rc3! Rc6

Si 5. ... Rd5 – alors 6. Rc2 Rc4 , nous connaissons déjà la suite - 7. Da3 Rb5 8. Rb1 Ra4 9. Ra2 etc.

6. Rb3 Rb5 7. Dс3 Rс5 8. Rс2 Rс4 9. Dd2 – et les blancs gagnent comme cela a déjà été démontré.

L’impression générale était que la solution était trouvée. Mais dans le même temps, j’avais le sentiment que quelque chose n’allait pas. Mes doutes était fondés sur le fait qu’un joueur d’échecs de haut niveau, comme l’était Al-Souli, ne se serait pas glorifié d’une telle solution.

Je décidais donc de revérifier le tout une nouvelle fois.

Pourquoi, par exemple, après 3. Rс4 – les noirs doivent jouer 3. ... Rе5 ? J’ai essayé à la place 3. ... Rе6.

Blancs : Rc4, Dc3

Noirs : Re6, Da1

Après 4. Db4 j’ai trouvé une manœuvre très fine 4. ... Rd7!! . Maintenant si 5. Rb3 , alors 5. ... Rc6 !  6. Ra2 Rb5 avec la nulle. En cas de 6. Rс3 - 6. ... Rd6! Avec le même résultat.

Cela signifiait que ma première tentative avait échoué.

Alors j’ai décidé de prendre d’assaut le mansubat d’As-Souli, en utilisant une découverte échiquéenne de notre temps,  la méthode des cases conjuguées.

 

Blancs : Rc4, Db4

Noirs : Re6, Da1

Cases - d7, c4 - а; cases - d6, c3 - b; Cases - c6, b3 - c.

Il est clair que les Rois font leurs manœuvres en fonction des cases conjuguées. d7 – correspond à с4, d6 à c3, c6 à b3. Nous pouvons marquer ces cases par ces lettres. En jouant 4.Db4 les blancs ne peuvent pas gagner la lutte pour les cases conjuguées. J’ai décidé d’avancer le Roi blanc.

4. Rd4 Rf6

Blancs : Rd4, Dс3

Noir : Rf6, Da1

Dès que je mis le Roi noir en f6, ma mémoire me rappela que j’avais déjà vu quelque part une position symétrique similaire :

Blancs : Rf6, Dс3

Noirs : Rh8, Dа1

Les blancs gagnent.

La solution de cette position est la suivante :

1. Rg6 Rg8 2. Dd2! Rf8 3. Dс1

Maintenant les Roi vont en arrière et les blancs remportent la course.

3. ... Rе7 4. Rf5 Rd6 5. Rе4 Rс5 6. Rd3 Rb4 7. Rс2 Rа3 8. Rb1 – et les noirs perdent leur Firzan.

Puis soudain, comme si la foudre avait frappé dans le ciel, j’eu l’idée de transférer le mansubat d’As-Souli dans cette position ! C’est assez facile à réaliser.

Blancs : Rd4, Dс3

Noirs : Rf6, Dа1

J’attrapai un stylo et me mis à écrire rapidement sans bouger les pièces :

5. Rd5 Rf7 6. Rе5 Rg7 7. Rе6 Rg8 8. Rf6 Rh8. Bravo !

Ce fut comme si Al-Souli lui-même dirigeait ma main !

C’est seulement maintenant, quand la solution du mansubat d’As-Souli est enfin trouvée, qu’il est possible de la juger avec sa juste valeur. Quand le Roi noir est forcé de venir en h8, les blancs jouent 9.Rg6 ! et gagnent la lutte pour les cases conjuguées. L’échiquier dans ce cas devient trop petit car la case g6 doit correspondre à la case conjuguée « i9 », mais celle-ci se trouve en dehors de l’échiquier.

Alors, que pensez-vous de la solution ? Etonnant, n’est-ce pas ? Les deux Rois courent d’un côté à l’autre de l’échiquier puis reviennent dans l’autre sens. C’est un chef-d’œuvre. Je ne connais pas une seule étude moderne avec une telle idée.

Franchement, dans un premier temps, après avoir lu Al-Souli, je pensais qu’il se vantait. Maintenant je peux dire qu’il avait le droit de l’écrire.