Théâtre de pièces d’échecs

Теxte : Vlad Tkachiev

Photo : Irina Stepaniuk

Théâtre de pièces d'échecs.

Youri Averbakh parle de l’histoire du jeu d’échecs, des différents types de joueurs, d’un groupe criminel composé des meilleurs joueurs du monde et de beaucoup d’autres choses.

V.T.: A ce que je sache, vous avez une approche très intéressante concernant  l’apparition du jeu d’échecs.

Y.А.: Les faits sont les suivants : premièrement, pour jouer, il faut avoir du temps libre. Quand l’homme primitif cherchait sa nourriture, il n’avait pas beaucoup de temps libre, car en plus il fallait se défendre contre des animaux sauvages et contre ses ennemis. La domestication du bétail changea la donne : il s’avère que pendant que le bétail se promène, l’homme reste assis et ne fait rien. J’ai découvert cette idée au Népal en 1986. Lors des Spartakiades qui se déroulèrent là-bas, deux types de jeux intellectuels furent présentés : le jeu d’échecs qui au Népal porte le nom « Coupe sage », et leur propre jeu national appelé « Saut du tigre ». De quoi s’agit-il ? C’est un jeu avec 4 tigres et 20 chèvres, qui se joue sur un plateau carré, mais dont les déplacements se font sur les intersections et pas sur les cases. Les chèvres ont le droit de bouger seulement si elles sont toutes les 20 sur le plateau. Les tigres capturent à la façon du jeu de dames, en sautant. C’est un jeu très ancien. Ensuite, mes quelques voyages en Inde ont confirmé cette pensée. La culture du riz y est connue depuis le deuxième siècle avant Jésus christ. Le riz a une particularité : quand il devient presque mûr, il faut attendre encore trois jours pour qu’il murisse définitivement. Et c’est durant cette phase qu’il y a un risque que les oiseaux le mange. Alors, le village entier, les hommes, les femmes, les enfants, vont garder la plantation. Et pour s’occuper, un jeu fut inventé, un jeu qui fait penser au Chaturanga quand 4 personnes jouent en même temps. Le plateau est de 5 x 5. Cet exemple m’a donné l’idée maîtresse sur l’apparition du jeu d’échecs à cet endroit.

V.Т.: Est-ce votre point de vue ou bien y-a-t’il d’autres personnes qui l’ont exprimé ?

Y.А.: Personne. Un autre point important est que je suis certain que les grecs ont dû jouer également leur rôle. Parce que la philosophie indienne ne laisse pas de place au libre arbitre, c’est le destin qui commande. De la façon dont tu te comportes dépend…Vous le savez, la réincarnation.

V.Т.: C'est-à-dire que cela influence ta future transformation en fleur ou quelque chose comme ça !

Y.А.: Oui, tout à fait. Il y avait donc le besoin d’une civilisation avec du libre arbitre.

Il est connu que ce furent les grecs. J’ai commencé à chercher les relations qu’ils avaient eues avec les indous. Vers la période du IIème au IVème siècle après JC, existait en Inde des états qui avaient sur leurs pièces de monnaie des inscriptions dans les deux langues, sanscrit et grecque, ce qui signifie que ces états étaient dirigés par des grecs. Et pourquoi les indous se sont-ils mis à jouer aux échecs ? Le fait est, qu’après la mort d’Alexandre le Grand, qui a provoqué la chute d’un immense empire bâti de son vivant, l’Inde a subit des invasions de tribus d’Asie centrale. Afin de pouvoir combattre les nomades, les indiens furent contraints d’apprendre à faire la guerre. Le thème d’une de leurs légendes nous apprend quelque chose comme ça : il était une fois un père et un fils. Après la mort du père, le fils doit prendre le commandement pour défendre le pays contre les envahisseurs.

Mais il ne savait pas comment faire. Alors un sage-conseiller, inventa un nouveau jeu.

V.Т.: Donc le jeu d’échecs a été conçu comme une simulation militaire ?

Y.А.: Oui, tout à fait. Par la suite, quand les échecs arrivèrent en Iran, le jeu fut utilisé là-bas dans le but d’apprendre aux jeunes princes l’art du combat militaire. Il existe même une citation que j’ai apprise en Inde :

"Je ne comprends pas le sultan qui ne sait pas jouer aux échecs ! Comment peut-il diriger son royaume ?"

V.Т.: De qui provient cette phrase ?

Y.А.: Elle est attribuée à Artaschir Papakhian. Bien qu’il semble qu’il vécut quand il n’y avait pas encore le jeu d’échecs…

V.Т.: Il y a quelques années, je suis tombé sur un article sur le site chessbase.com, où il était détaillé la théorie de l’apparition du jeu d’échecs en Chine. Si je comprends bien, vous êtes sceptique à ce sujet, n’est-ce pas ?

Y.А.: Oui. Le fait est que chez les chinois dans leur première version du jeu les pièces étaient magnétisées. Mais ce qui est le plus important, c’est qu’eux aussi n’avaient pas de notion de libre arbitre. Ce qui contrarie le principe fondamental du jeu d’échecs : vaincre par la force de l’esprit.

V.Т.: Et pour les chinois c’est le Ciel qui domine tout ?

Y.А.: Tout à fait juste ! Ils prédisaient le résultat du combat à l’aide d’un aimant. Je soutiens le point de vue européen adopté par tout le monde concernant les origines du jeu d’échecs, parce que je ne vois pas actuellement d’arguments convaincants de la part des chinois pour contrarier cela. Mais cela ne signifie pas forcément qu’ils ont tort.

V.Т.: Selon vos recherches, est-il vrai que l’origine du jeu d’échecs correspond au Vème siècle en Inde ?

Y.А.: Il n’y a pas si longtemps, en 1985, un livre de l’anglais Richard Ealse est paru dans lequel l’auteur montre l’absence de toute information relative aux échecs avant le VIIème siècle. Et suivant lui, tout le reste est de la pure imagination. Je ne suis pas tout à fait d’accord.

V.Т.: C'est-à-dire que selon lui, tout ce qu’il y a avant pour les autres sources n’est que de l’affabulation ?

Y.А.: Oui, des fables, mais je dirai plutôt que c’est un problème de compréhension de toutes ces sources. Pour l’une des premières preuves, on peut prendre le royaume de Harschi au sujet duquel le poète Bana écrivit un poème intitulé « Harchatchaita ». Là on apprend qu’à l’époque, c'est-à-dire un peu après 640, la période est calme et « il n’y a que les abeilles qui se disputent pour le nectar, on en coupe les jambes que dans les vers et on place les pièces du chaturanga que sur l’ashtapada ».

Le chaturanga correspond au placement de quatre armées, l’ashtapada est un plateau de 8 x 8. Le texte de ce poème est fondamental dans l’histoire du jeu d’échecs.

V.Т.: J’ai lu également que les échecs servaient pour les prédictions astrologiques. Y-a-t’il une part de vérité ou bien n’est-ce qu’une hypothèse ?

Y.А.: Ceci n’est pas très important.

V.Т.: Par exemple, au backgammon on utilise le placement des jetons pour faire des prédictions.

Y.А.: Au backgammon cela semble plus évident. Aux échecs, non. Savez-vous comment s’appelait l’inspection des impôts en Angleterre après Guillaume le conquérant ? Le chancelier de l’échiquier.

V.Т: J’ai entendu parler du terme, " Exchequer"?

Y.А.: Qu’a fait Guillaume le Conquérant ? Il a fait énumérer tous les biens du royaume : les animaux, la terre, l’eau etc… C’était nécessaire pour collecter les impôts, vous comprenez ?

V.Т.: Autrement dit, tout ce que possédait un homme fut mis sur une table composée de carrés noirs et blancs, et en fonction de cela se faisait le calcul de l’impôt ?

Y.А.: Au-delà de ce que vous dites, c’était une empoignade entre le shérif qui menait l'affaire et l'homme qui payait son impôt. Il est également intéressant de savoir que les gens qui travaillaient dans cet organisme s’appelaient « les barons de l’échiquier », et que chacun parmi eux avait le droit de mettre un échiquier sur son blason. Mais il n’y avait là aucun rapport avec le jeu d’échecs, ce n’était qu’un « exchequer ».

V.Т.: Et bien sûr les normands parlaient français et ce mot est probablement d’origine française…

Y.А.: Tout à fait.

V.Т.: Et le drapeau croate, a-t-il un lien avec tout ce que vous racontez ?

Y.А.: Concernant les croates, je ne peux rien dire, je n’en sais rien. Par contre, et cela vous fera rire, il y a un lien avec les damiers sur les taxis.

Avez-vous déjà vu des courses de voitures ? Prêtez-y attention ! Le drapeau est comme un échiquier !

V.Т.: Ce drapeau nous a été légué par les percepteurs des impôts ?

Y.А.: Et il termine dans les mains d’un juge de course !

V.Т.: Аh ! Un cheminement amusant !

Y.А.: J’aime m’amuser à essayer de comprendre l’origine des choses. Tenez donc, une question simple : d’où vient l’expression « hotdog », un chien chaud ?

V.Т.: Moi-même j’aime ce genre de question, mais je ne connais pas la réponse à celle-ci.

Y.А.: Je vais vous l’expliquer d’une façon très simple : le fait qu’à Hambourg les saucisses s’appelaient en allemand : « heiß rund » qui signifie « chaud et rond ». Un jour quelqu’un se trompa en disant " heiß hund". Hund – chien. Et voilà tout !

V.Т.: Et les émigrés allemands ont apporté ça en Amérique !

Y.А.: D’où vient le mot « dollar » ?

V.Т.: Je ne sais pas.

Y.А.: Ce mot vient de « thaler ». Le thaler autrichien fut une des monnaies la plus répandue en Europe au moyen-âge. Plus tard le mot s’est transformé en « dollar ». Et encore un : d’où vient le mot « académie » ?

V.Т.: Je me souviens avoir lu que lorsque Platon est revenu d’exil, il appela ainsi le lieu de ses rencontres avec ses élèves, parce qu’il existait un dieu, Academ, je crois…

Y.А.: Et bien non !

Academus fut le propriétaire du jardin, où ils se réunissaient. C’est amusant n’est-ce pas ?

V.Т.: Moi aussi je suis également fan de ce genre de choses.

Y.А.: Un autre exemple amusant : « лебезить » (Ndt : verbe russe signifiant « faire des courbettes » se prononçant « lébézit »)  phonétiquement fait penser à « Ich liebe dich » (Je t’aime en allemand). Voici l’explication : un jour, je prenais le train et mon compagnon de voyage se révéla être un linguiste qui me parla beaucoup de l’histoire des jurons russes. Je l’ai écouté la bouche ouverte. Il me parla d’une propriété très intéressante de la langue russe : il existe une quantité incroyable de mots empruntés phonétiquement à d’autres langues et qui ont pris un sens méprisant en quelque sorte. Par exemple : un « Sharamyzhnik » (Ndt : mot russe signifiant « mendiant ») vient de « cher ami » en français. Ou encore le mot polonais très simple « Shmotki » qui signifie « des habits » et en russe ce mot signifie « des chiffons », dans l’expression russe « retirez vos sales vêtements ». 

V.Т.: Pour revenir à l’histoire des échecs, vous ne partagez pas les théories mystiques de ses origines ?

Y.А.: Non, je suis adepte d’une approche scientifique et mathématique.

V.Т.: J’ai lu qu’en Andalousie, du temps de la domination arabe, le jeu d’échecs fut enseigné dans les universités, et que les gens admiraient les plus beaux mansubats (fin de partie, l’ancêtre des études modernes dans les pays arabes et d’Asie centrale - WhyChess) comme on admire des tableaux de peinture. J’ai toujours eu la curiosité de comprendre la mentalité de ces gens, et ce qu’ils ont ressenti en regardant ces positions.

Y.А.: Je ne peux pas le dire. En effet, ce livre

le premier livre européen sur les échecs fut un traité du roi de Castille et de Léon Alphonse Le Sage.

comporte 103 images, qui vous aident à déterminer combien d’arabes, de chrétiens et de juifs se trouvaient en Espagne. Bien sûr, ces calculs ne coïncident pas à 100% avec les données statistiques, mais ils permettent d’avoir une idée approximative de la proportion relative de ces trois groupes. Toujours à propos de l’Espagne : où est apparu la forme moderne du jeu d’échecs, avec les mouvements actuels de la Dame et du Fou ?

V.Т.: J’ai lu votre article. Au cours du XVème siècle en Espagne, un groupe d’intellectuels décida de changer les règles du jeu. L’un d’eux écrivit même un poème à ce sujet.

Y.А.: Oui. Ils appelèrent ce jeu : «Juego de la Dama», en l’honneur d’Isabelle de Castille. Cette fanatique qui envoya Colomb en Amérique et qui expulsa les juifs d’Espagne. Elle était par ailleurs plus puissante que son mari, Ferdinand. Quand Isabelle l’épousa, il n’était pas encore roi, et elle était déjà la reine. C’est elle qui fut glorifiée car elle réussit à unir l’Espagne. (Y.A. avait à l’esprit que pour cette raison, au XVème siècle en Espagne, il fut décidé de lui rendre hommage en faisant de la reine la pièce la plus puissante de l’échiquier, l’image d’une Isabelle toute puissante – WhyChess). C’est durant son règne que les derniers territoires arabes, Grenade et Cordoue, ont cessé d’exister. Aujourd’hui, les espagnols ont édité beaucoup de livres à ce sujet.

V.Т: Pensez-vous que quelque part dans le sud de l’Espagne, dans les bibliothèques de Grenade ou de Séville, existe encore quelques sources d’échecs, abandonnées par les arabes ? Ou bien ont-elles brûlé et sont détruites ?

Y.А.: Bien sûr, le regret le plus terrible qu’on peut avoir, c’est qu’après la Reconquista il ne restait pas grand-chose. De cette période, il existe essentiellement trois livres, l’un écrit en 1495, dont l’auteur est Francisco Vincente, le deuxième livre est de Luis Ramirez Lucena écrit en 1497, et le troisième livre de Pedro Damiano apparut en 1512 à Rome. Ces trois livres ont été écrits par des juifs expulsés d’Espagne. Donc ce qui leur est arrivé a conduit, paradoxalement, à la propagation du jeu d’échecs.

V.Т.: C’est quand Lopez joua un match contre El Greco, si je ne me trompe pas …

Y.А.: ... Entre Lopez et Giovanni Leonardo, qui était un italien surnommé « Il Puttino » (Ndt : Le petit) durant l’année 1475 à la cour du roi Philippe II (Ndt : il y a une erreur d’environ siècle, plutôt vers 1575).

Luigi Mussini«Tournoi d’échecs à la cour du roi d’Espagne » (1886)

V.Т.: Eh bien, on sait que ce match fut richement doté, pur l’époque c’était beaucoup d’argent. Et comparé à nos jours ?

Y.А.: Bien sûr, ce fut une somme considérable. Et ce qui fut très important : les joueurs furent libéré des impôts et couvert par de nombreux présents.

V.Т.: Le statut de joueur de la cour, apportait-il aux grand joueurs de l’époque, comme As-Souli ou Al-Adli une situation similaire à celle des astrologues ou des musiciens ?

Y.А.: A peu près. Il existe même une légende. Quand quelqu’un souligna la beauté d’une fleur, le Khalife Al-Radi remarqua : « Certes, les fleurs sont très jolies, mais le mansubat de As-Souli est encore plus joli ». As-Souli fut sans doute le meilleur joueur d’échecs de son époque, je l’appelle le premier Grand Maître du moyen-âge. Il était un cran au-dessus de tous les autres.

V.Т.: Je fus très content de lire dans un de vos articles, que si les changements n’avaient pas eu lieu au XVème siècle, nous ne jouerions probablement pas aux échecs aujourd’hui. Autrement dit, les réformes étaient nécessaires pour la survie du jeu d’échecs. Je pense que la situation actuelle dans les échecs est similaire, et sans aucun changement nous risquons de mourir comme l’ont fait beaucoup d’autres jeux, des langues et mêmes des civilisations. Etes-vous d’accord ?

Y.А.: Oui, absolument. Tout d’abord, il y a une histoire drôle : « Qui inventa le communisme ?  des savants ou bien des gens simples ? Bien sûr, des gens simples, car des savants auraient d’abord essayé sur des rats. » Ceci dans le sens que la pratique est le critère de la vérité. Il faut essayer !

Il y a des idées qui vivent, mais il y a celles qui meurent. Par exemple, avant la guerre, il existait un jeu « Shahboy » (Ndt : « Shah » - « Echecs », « Boy » - « combat ») où les figurines furent remplacées par des fusils, des mitrailleuses, des chars et d’autres. Dans le « Parc de la Culture et du Repos » à Moscou, se trouvait un pavillon d’échecs où on jouait à ces trois jeux : dames, échecs et à ce shahboy.

V.Т: Quelles étaient les règles de ce « shahboy » ?

Y.А.: Je ne sais pas, je n’y ai pas joué. Mais il y avait des gens passionnés par cette chose. Il s’avère que le jeu d’échecs est un jeu très tenace, il a notamment été confronté à l’Islam après la conquête de la Perse par les arabes. Beaucoup d’imams ont estimé que ce jeu devait être interdit.

V.Т.: Pour la raison que les échecs provoquaient excitation et tentation ?

Y.А.: Oui. Il fut considéré au même titre que les jeux de dés comme le backgammon. Des règles particulières furent formulées, que les sunnites devaient respecter en jouant aux échecs : s’abstenir de dire des injures lors d’un match, ne pas oublier les rites religieux, ne pas jouer en public et ne pas miser de l’argent. Par la suite les échecs ont eu quelques problèmes en Europe. Mais encore une fois ils ont survécu. En Russie, qui hérita de Byzance, le jeu d’échecs se répandit malgré de forts aprioris religieux. En d’autres termes, le jeu d’échecs est très tenace et c’est ceci qu’il faut retenir.

V.Т.: A votre avis, comment expliquer cette fantastique ténacité ?

Y.А.: Par un simple fait. Les jeux de hasard attirent un public spécifique sur le plan psychologique, tandis que le jeu d’échecs est intéressant pour une grande variété de profils. En tant qu’entraîneur je divise les joueurs d’échecs en 6 groupes. Le premier : « rage de vaincre », je les appelais avant « les meurtriers ». Kasparov, Botvinnik et Fischer font partie de ce groupe et il y a beaucoup d’autres joueurs de ce type. Pour eux l’important est non seulement de gagner mais également de détruire son adversaire. Le mettre KO.

V.Т.: Ecraser ?

Y.А.: Oui, oui, oui. Le deuxième groupe, ce sont les combattants qui mettent toutes leurs forces dans la partie, mais sans avoir forcément besoin d’assommer leur adversaire. Il s’agit de Bronstein, Kasparov, je le mets dans deux catégories, Lasker qui est un exemple classique de ce groupe. Le troisième groupe est composé de sportifs pour qui les échecs sont comme le tennis. Ce sont Euwe, Capablanca, Kérès et peut être Kramnik.

V.Т.: Karpov ?

Y.А.: Non. Karpov est un joueur pur. Justement le quatrième groupe est composé des joueurs qui jouent à tous les jeux possibles, même à des jeux de cartes simplissimes. Karpov et Janovsky en font partie.

V.Т.: Tal ?

Y.А.: Tal est présent dans deux catégories, les combattants et les artistes. Mais à part cela il y a encore deux autres groupes : les chercheurs et les artistes. Pour l’artiste, il est important non seulement de gagner, mais d’y mettre la forme.

Quant aux chercheurs, ce sont des gens pour qui les échecs sont la nourriture de l'esprit.

Il s’agit de Tarrasch, Fine et moi-même.

Les joueurs de cette catégorie sont nombreux, mais personne n’est devenu champion du Monde.

V.Т.: Vous pouvez citer des artistes ?

Y.А.: Janovsky, Rossolimo, Simaguine.

В.Т.: Peut-être aussi Bronstein ?

Y.А.: Vous savez, pour Bronstein, c’est plus compliqué. Il y a des gens qui durant toute leur vie joue un rôle. Si vous connaissez le monde des artistes vous devriez en reconnaitre.

V.Т.: Il jouait le rôle d’un artiste ?

Y.А.: Tout à fait, il jouait ce rôle. Disons, Spassky joue toujours le rôle d’un artiste. J’ai beaucoup côtoyé le monde des artistes et je suis sûr que Spassky joue ce rôle ! Lui-même n’en est toujours pas conscient.

V.Т.: Ce côté artistique est également développé chez Kasparov ?

Y.А.: Je ne sais pas. Je ne l’ai pas étudié de ce point de vue. En tout cas, beaucoup de personnes publiques…disons Tal, et Spassky, se transformaient quand ils jouaient sur scène. En 1962, à Erevan, lors d’un banquet après le championnat d’Union Soviétique, lorsque Spassky prit la parole, il dit : « Je souhaite porter un toast, non pas à la santé des grands joueurs d’échecs, ni aux dirigeants, mais à la santé de mon modeste voisin ». En effet il avait remarqué que tout le monde buvait du vin, sauf son voisin qui ne buvait que de l’eau. Puis il garda un moment le silence et ajouta « …pour mon voisin et son carnet ! ». 

V.Т.: Donc c’était un type du KGB ?

Y.А.: Mais bien sûr. A l’époque ceci eut l’effet d’une bombe ! Chercher à attirer l’attention des autres est typique pour les artistes.

V.Т.: Vous dites que les échecs ont survécu durant 15 siècles, car ce jeu plait à différents types de personnes. La question se pose alors : pourquoi leur plait-il tant ?

Y.А.: Aux échecs chacun peut trouver quelque chose qui l’intéresse.

V.Т.: En raison de la variété des figurines et de leurs mouvements ?

Y.А.: Des mouvements, des figurines, et des différentes situations sur l’échiquier.

V.Т.: D’où viennent les échecs en Russie ? De Byzance ou quand même de Perse ?

Ю.А.: Par Khorezm et Khazarie. Mais il n’existe aucune preuve de cela, nous avons seulement la preuve archéologique pour une période ultérieure.

V.Т.: C’est-à-dire les preuves laissées par les vikings ?

Y.А.: Oui. Des khazars il ne reste plus rien, parce qu’Itil (la capitale du Khanat Khazar – WhyChess) est maintenant sous l’eau tout près d’Astrakhan.

V.Т.: Comment expliquez-vous la popularité des parties d’échecs vivantes, qui furent introduites par Charlemagne comme distraction de la cour, et qui n’ont pas perdu leur charme de nos jours ?

Y.А.: Car c’est un spectacle et cela attire toujours l’intérêt. Je peux vous raconter une anecdote : au cours des années 50, quand notre club eut des problèmes d’argent, un homme est venu et a proposé de gagner de l’argent. Qui refuserait ? Il voulait organiser un spectacle avec des pièces d’échecs vivantes, en promettant de remplir nos poches. Le résultat fut le suivant : dans le Palais des Glaces, avec une capacité d’accueil de 16 à 17 000 personnes, se déroula une partie entre Botvinnik et Smyslov. C’est moi qui inventa la partie dont je fus également l’arbitre. L’idée originale du spectacle fut la suivante : lorsqu’une pièce d’échecs sortait du jeu, l’artiste qui la représentait faisait sa prestation. De grands artistes participèrent donc à ce spectacle : Outessov, Kozlovsky, Bernes, … de grands professionnels. A Leningrad, dans le stade « Bourevestnik » nous avons également accueilli des dizaines de milliers de personnes, mais ce fut à Tbilissi que le record fut battu. 42 000 spectateurs vinrent pour voir la représentation de la partie entre Bronstein et Petrossian.

V.Т.: Pourquoi cette tournée s’est-elle arrêtée ?

Y.А.: Celui qui était à l’origine de tout cela a dû marcher sur le pied de quelqu’un. Dans l’association des métiers du théâtre, existait un département qui s’occupait de l’organisation des évènements culturels. Il se trouve qu’on lui a coupé l’herbe sous le pied. Il y avait beaucoup d’argent en jeu, et en fin de compte l’organisateur a été interpelé et condamné à 6 ans d’emprisonnement.

V.Т.: Comment s’appelait-il ?

Y.А.: Edouard Weiner. Il sortit plus tôt que prévu de prison mais mourut peu de temps après. En 1967, un tribunal dans l’énoncé des charges indiqua « Edouard Weiner est à l’origine d’un groupe criminel comprenant Botvinnik, Smyslov, Petrossian, Bronstein, Averbakh, Kortchnoi, Tal… »

V.Т.: Le succès financier fut-il grandiose ?

Y.А.: Tout le monde a eu sa part du gâteau, mais cela s’est mal terminé.

V.Т.: Plus tard, cette idée fut-elle reprise par quelqu’un ?

Y.А.: Non, les gens pensaient : pour quoi faire ? Les échecs sont de toute façon populaires !

V.Т.: Plus maintenant !

Y.А.: Oui. (rires). Plus maintenant, bien que les échecs vivants servent encore parfois.

V.Т.: Il semble quand même, qu'en soi la partie jouée par des pièces vivantes n’intéresse pas les spectateurs. Cet avis est partagé par Mitskevitch (grand poète polonais du XIXème siècle – WhyChess) quand il décrivait les pièces qui chantaient et dansaient en quittant l’échiquier.

Y.А.: Naturellement, c’est du théâtre ! Pour de telles occasions il faut un scénario. A ce propos, quand j’enseigne le jeu d’échecs à des enfants de 6 à 9 ans, je leur montre des positions où il existe un sujet. Un sujet dramatique, comique ou du ballet. C’est ce qui intéresse les enfants. L’éducation commence par la perception du jeu d’échecs, non pas son aspect sportif, mais comme le théâtre. Mais cela nécessite de sélectionner spécifiquement des positions simples et amusantes.

Savez-vous comment s'appelle mon cours ? - "Théâtre de pièces d'échecs".

Комментарии

Merci, c'est vraiment d'une

Merci, c'est vraiment d'une érudition à tomber par terre. Et à la fin, il a tout compris à la pédagogie. "les échecs sont un théâtre". J'ai appris beaucoup de choses. Ils sont rares ces grandes figures qui nous racontent l'objet de leur passion : "les échecs"

Très, très intéressant....

Cela nous fait du bien, dans ce monde, des articles et reportages de ce type. Et quelle profondeur d'esprit !!