Ali Nihat Yazici : « Si vous faites du mal au sein de votre propre famille, ne soyez pas surpris des conséquences » (2ème partie)

Теxte et photos: Еvgeny Atarov

Lors de cette deuxième partie de l’entrevue avec le chef de la fédération turque des échecs, vice-président de la FIDE Ali Nihat Yazici nous avons évoqué deux affaires parmi les plus médiatisées de ces derniers mois. Il s’agit de l’interdiction d’arbitrer les olympiades pour les arbitres de 7 fédérations, celles qui ont porté plainte contre la FIDE, mais également de « l’affaire  Atalik », banni dans son propre pays. La tension monta rapidement, et Yazici avalait à toute vitesse des tasses de thé les unes après les autres…

- Après avoir discuté des problèmes d’organisation, revenons maintenant aux problèmes échiquéens. Un certain nombre d’arbitres connus se sont vus refuser l’accréditation aux olympiades, en revanche, il y avait beaucoup d’arbitres turcs… Beaucoup de joueurs d’échecs émirent des doutes concernant leurs compétences. Que pouvez-vous dire à ce sujet ?   

- En premier lieu, nous avons suivi le règlement. Si quelqu’un doute de la compétence des arbitres, je ne peux que sourire, car notre fédération est la plus expérimentée : nous occupons la première place par le nombre d’arbitres internationaux et d’arbitres FIDE !

Il est donc indiqué dans le règlement que plus de la moitié des arbitres présents aux olympiades doivent être des arbitres de fédérations étrangères. Cela sera la même chose en Norvége et en Azerbaïdjan. Nous avons respecté ce règlement tout en formant nos propres arbitres. Un grand nombre de stages et de formations ont eu lieu chez nous. J'ai travaillé ici 20 heures par jour et je n’ai jamais entendu parler d’un incident quelconque avec les arbitres turcs. Nous avons un arbitre principal, beaucoup d’arbitres en chef, et ils contrôlent tout. En réalité il n’y a eu aucun problème avec des arbitres turcs. Bien au contraire, j’ai reçu une lettre de remerciements et des avis positifs. 

Ceux, qui parlent ainsi, cherchent tout simplement quelque chose pour nous critiquer…Ils auraient pu dire qu’Ali avait promis un beau temps avec 40°, et nous ne constatons que 30°. Comment cela se fait-il ?

- Mais vous comprenez parfaitement que les arbitres ne sont que des otages de la situation, que le problème est avec leurs fédérations. Vous ne regrettez pas d’agir par principe dans cette affaire, il fallait peut-être se dédire ?

- Bien sûr, c’est un problème. Personnellement, je n’ai rien contre ces arbitres, qui n’ont pas pu venir ici à cause des conflits entre la FIDE et leurs fédérations. Quand nous avons refusé aux sept fédérations de prendre leurs arbitres, nous avons agi suivant les critères suivants : La FIDE compte 2468 arbitres internationaux (j’en fais partie), mais pas un seul n’a automatiquement le droit d’arbitrer les olympiades.

Pour cela il existe des critères. Nous pouvons prendre un arbitre parce qu’il a beaucoup d’expérience, ou bien, au contraire, inviter un représentant d’une fédération africaine pour qu’il gagne ici en expérience et, de retour dans son pays, popularise les échecs. Un troisième cas peut être un arbitre qui représente l’une des fédérations les plus actives, comme, par exemple, la fédération russe à qui nous avons donné 5 à 6 places pour leurs arbitres. Les critères peuvent être nombreux, et chacun doit être pris en considération. Mais la priorité est aux fédérations qui ont beaucoup donné pour le développement de la FIDE.

Si vous faites du mal au sein de votre famille, ne soyez pas surpris des conséquences. C’est assez logique. D’abord vous faites un procès à la FIDE, et cela lui coûte 1 200 000 euros, et vous ne vous excusez pas, vous croyez que c’est normal, que c’est votre droit. En plus, vous avez porté plainte non pas à cause d’un dommage subi ou bien une quelconque injustice, mais parce que c’est Garry Kasparov qui vous l’a demandé en échange de promesses de financement. Cette idée a été évoquée par le délégué français Léo Battesti (il est intéressant de savoir qu’au départ c’est Kasparov qui devait être le délégué français, mais ensuite il fut remplacé par Battesti) lors de l’assemblée générale qui a eu lieu aujourd’hui. Mais c’est bien de ne rien avoir entendu de la bouche de Kasparov en français !

Pour moi il est évident que toutes ces affaires juridiques ont été engagées à l'initiative de Kasparov...Il est également évident pour moi qu'il n'est pas possible de porter plainte contre sa propre famille, parce que quelqu'un vous paye pour le faire, puis demander de s'installer à la table familiale tranquillement. Excusez-moi !

 

Si vous nous faites de telles indélicatesses, alors vous devriez comprendre qu’il y a des limites à tout. Si la fédération turque n’avait pas réagi, alors l’assemblée générale n’aurait pris aucune décision sur ce point. Comment et de quelle manière la FIDE doit désormais réagir aux plaintes de ce genre.

- Etes-vous content que l’assemblée générale a adopté ces décisions ?

-Oui ! J’ai déjà dit auparavant qu’il y a beaucoup de fédérations comme le Malawi, le Burundi, la Palestine ou le Togo qui ont eu de gros problèmes pour venir ici à Istanbul. Ces pays sont très pauvres. Il est possible que le budget de certaines fédérations soit de 500 dollar par an, mais ils sont venus ici, en dépensant 5000 à 10000 euros de leur propre poche. Toutefois, de nombreuses fédérations comme Madagascar, le Sénégal, les iles Seychelles, ne sont pas venues car elles n’ont pu trouver 500 à 600 euros par joueur. Sans toutes ces affaires judiciaires comment imaginer que nous ne les aurions pas aidés ?!

Je n’aurais rien contre le fait que les fédérations de la France, d’Allemagne, de Suisse, des USA ou d’Ukraine aient un million d’euros de la part de la FIDE et utilisent cet argent pour le bien des échecs. J’aurais trouvé cela bien.

Moi-même, j'ai dépensé beaucoup d'argents dans des procédures judiciaires en Turquie, mais je ne le regrette pas car ce fut pour le bien des échecs. Mais j'ai de la peine quand, au lieu de servir les échecs, cet argent va dans la poche des juristes.

 

C’est pourquoi je trouve que quelqu’un doit absolument réagir. Lisez ma lettre pour comprendre mes intentions. Je voulais leur faire comprendre : « Si vous continuez ainsi, les conséquences peuvent être terribles… »

Ce fut également la raison pour laquelle j’ai fait une proposition à l’assemblée générale pour que la FIDE interdise l’activité de ces sept fédérations. Mais je n’ai jamais réellement souhaité leur interdire de travailler et c’est pourquoi j’ai retiré aujourd’hui ma proposition, sans attendre qu’elle soit soumise à la discussion. Je voulais être entendu, à titre préventif !


Je ne veux pas que quelqu'un quitte le milieu des échecs, mais des principes doivent exister. Tout le monde doit comprendre qu'il est impossible de commencer une bagarre juste pour le plaisir, juste pour son image.  

Car …la situation a l’air ainsi : « Si je n’arrive pas à devenir le président de la FIDE par les voies démocratiques, alors, puisque je suis riche, je peux écraser la FIDE ! Elle va se ruiner, une catastrophe aura lieu et il ne restera plus personne ».

Ceci n’est pas éthique. Il est inadmissible d’abuser de ses droits de citoyen, de refuser la démocratie…Vous voyez, je suis énervé, je ne trouve pas les mots en anglais. J’aurai préféré m’exprimer en turc pour que cela soit plus clair. Comment s’est déroulé le procès…

  Les représentants de ces sept fédérations se sont adressés à moi avec la question : « Ali, veux-tu que nous soyons exclus ? » j’ai répondu : « Non. Mais avez-vous entendu mon message ? » Silence… aujourd’hui encore ils n’ont rien compris. Ils n’ont toujours pas présenté leurs excuses. Personne n’a dit regretter avoir utilisé les leviers de commande de Garry Kasparov. Ils ne se sentent pas coupables.

Ce moment me tourmente. Ils n’ont rien compris !

Je suis persuadé que la prochaine fois, avant d’agir de cette façon, ces fédérations réfléchiront bien 5 ou 6 fois. Cependant… on s’est retrouvé dans une situation comme aux échecs quand après avoir perdu on oublie de se serrer la main ?! Ils sont d’accord avec le résultat, ils ont perdu l’affaire au tribunal, et la moindre des choses était de montrer du respect envers le tribunal.

Car accepter le résultat ne veut pas dire être d’accord avec ce résultat.

En fin compte, je plains ces gens qui n’ont pas pu arbitrer les olympiades à cause de leur fédération. Mais je voudrais leur poser une question : pourquoi n’ont-ils pas soulevé ce point lors des réunions de leur fédération en demandant : « Les gars, pourquoi avez-vous porté plainte contre la FIDE ? Vous avez coûté cher à la FIDE. Et ceci nous coûte cher maintenant ! » C’est mon message à leur attention. Je trouve que ce message a bien été diffusé. Mais je le redis une nouvelle fois : je plains les arbitres eux même...

- Ne craignez-vous pas qu’après de telles mesures impopulaires beaucoup de gens aux échecs vous prennent pour un dictateur qui pratique sa propre politique en choisissant lui-même les méthodes qu’il juge appropriée ?

- Tout d’abord, je suis le président de la fédération turque des échecs. Je représente ma fédération, je signe les lettres de sa part. Nous avons des avocats, des arbitres et des hommes d’affaire très compétents. Le Conseil de la FTE est élu lors d’une assemblée générale et se compose à 90% de clubs d’échecs. Eux, ils votent et nous, nous sommes élus démocratiquement. Alors, comment peut-on me désigner comme un dictateur au sein de la fédération turque !

Cela m'amuse d'entendre que je suis si puissant, que je suis un dictateur... Mais réfléchissez un peu, où est mon intérêt ? 

Je n’ai jamais été payé pour ce travail. Sauf une fois, à Tirana, en Albanie, quand j’étais membre du comité d’appel du match pour le championnat du monde entre Koneru et Hou Yifan. C’était comme si on m’avait mis en prison tout en me payant une bourse. C’était alors une période agitée pour la fédération car il fallait aussi préparer les olympiades.

Je vais essayer d’éviter de tels postes dans le futur. Mais le fait que je ne gagne pas d’argent en faisant ce travail est important ! Où est donc mon intérêt ? Quel profit puis-je en tirer ? Faire une carrière politique ? Mais quand j’ai attaqué ces fédérations et pris des mesures contre certaines personnes, je savais que je perdais leur voix électorales. Je suis certain que ces sept fédérations ne seront pas de mon côté dans les 5 à 6 années à venir. Elles n’oublieront pas ce que j’ai fait, c’est une réalité. Je ne suis pas un Don Quichotte, mais il fallait que quelqu’un leur montre dans quel monde ils vivent. Ou devions-nous fermer les yeux sur tout cela ? Voici la question.

Il y a aussi ceux qui m’appellent « dictateur » car je sanctionne les joueurs turcs.

- Mais, reconnaissez le, l’histoire d’Atalik a pris de l’ampleur …Qu’a-t-il donc fait pour que vous le poursuiviez en exigeant sa radiation totale ?

- Et bien, parlons-en…Je suis le président de la FTE qui compte 235 000 joueurs d’échecs. Notre tribunal disciplinaire a décidé en premier lieu une punition de trois mois pour Atalik pour la raison qu’il ne demandait pas de permission à la fédération pour jouer à l’étranger et ne l’informait pas de ses intentions de le faire.

- Et depuis quand les joueurs d’échecs doivent demander une autorisation de leur fédération ?

- C’est nous qui avons établi cette règle, elle concerne également tous les sportifs en Turquie.

Le sport professionnel se développe ainsi. Si vous souhaitez obtenir une aide de la fédération alors prenez en compte ses exigences.

- D’accord. Qu’a-t-il fait encore pour qu’on le disqualifie ?

- Une autre fois il a insulté le gouvernement et la fédération turque des échecs en nous accusant d’être corrompus. Là, il a pris six mois.

Ensuite, il est de nouveau parti à l’étranger sans la permission de la fédération, et il a pris 15 mois pour cela. Mais vous ne devriez pas penser que chaque joueur qui va jouer un tournoi à l’étranger sans l’autorisation de la fédération se voit radier pour 15 mois. Dans le cas d’Atalik c’était une récidive, un manquement délibéré à la discipline. Et suivant notre règlement sportif, la sanction peut être doublée voire triplée.

- Un autre joueur turc s’est-il déjà trouvé dans une situation analogue ?

 

- Non, c’est la première fois que cela arrive. Je dois vous dire

 qu'aucun joueur d'échecs, y compris Mr Atalik, n'a jamais eu de refus, en demandant l'autorisation de la FTE ! Son épouse demande toujours la persmission...

Leur participation à l’Open de Vienne la veille des Olympiades était absurde. Mais Ekaterina a demandé la permission à la FTE, et son mari ne l’a pas fait.  D’accord, à ce moment-là il était suspendu comme membre de la fédération et ne pouvait donc pas demander de permission. Mais je vous parle du fond de la question.


J'ignore comment cela se passe dans les autres pays, mais en Turquie les échecs sont considérés comme un sport à 100% et c'est la raison pour laquelle nous suivons tous les principes de fonctionnement des organisations sportives. 

Atalik a pris la décision de défendre ses droits devant le tribunal du sport, comme cela est réglementé dans la constitution. Je ne connais aucune des personnes qui représentent ce tribunal, je n’ai pas eu de possibilité de leur parler, ni de leur rendre visite. Malgré cela, ils ont donné raison à la FTE ! Mr Atalik peut encore essayer de contester la loi qui exige des joueurs de demander une autorisation pour jouer à l’étranger, mais je doute qu’il réussisse.

La Turquie est un pays civilisé et démocratique où vous pouvez contester au tribunal n’importe quelle loi. Il ne l’a pas fait ! Alors, je vous demande, que devrions-nous faire si un joueur abuse de sa situation, manifeste un manque de respect envers les dirigeants de la fédération, offense ses coéquipiers, ses collègues. Comment est-il possible d’accuser des jeunes filles de 16-18 ans d’avoir menti, afin d’obtenir un titre et un poste d’entraineur de l’équipe féminine. Il a également offensé des organisateurs en Turquie et à l’étranger… 

Il a offensé tout le monde, les uns après les autres ! Il n’a demandé aucune autorisation pour aller à l’étranger. En fin compte, nous pouvions fermer les yeux et l’autoriser. Nous n’avons jamais refusé une autorisation à son égard. Il parle des droits de l’homme… je regrette, mais moi aussi, je suis un homme. Mes joueurs Kubra Ozturk et Yildiz Betul sont également des personnes. Adrian Mikhalchishin, lui aussi est un homme, Stratos Grivas, Georgios Makropoulos, Kirsan Ilioumjinov sont également des personnes… Nous sommes tous des personnes, des hommes….Il n’y a pas de démocratie quand une personne a le droit d’attaquer tous les autres. Ce n’est pas possible. Si vous étes un médecin et que vous avez tué un de vos patients, vous allez être condamné à 3 mois, si cela se reproduit pour la deuxième fois, vous aller avoir encore 6 mois etc… A mon égard Atalik est un homme qui tue l’éthique professionnelle. Tandis que moi, qui a mis fin à tout cela, je ne suis pas un dictateur. Je ne l’accepte pas.

Quelqu’un peut m’appeler et me dire tout ce qu’il pense, je ne répondrai pas. Son jugement de la situation ne sera pas objectif, mais subjectif. Tandis que nous, la fédération turque, nous agissons suivant des lois et des principes adoptées. Et moi, je dois suivre les règles turques.

A suivre