L' HEURE DE GLOIRE DE MIKHAIL TAL

Pour célébrer le 76ème anniversaire du Magicien de Riga, Whychess publie les mémoires de Yuri Averbakh sur le 8ème Champion du Monde.

Comme cela arrive souvent, j'ai connu le jeu de Tal bien avant Tal lui-même. En may 1954, j'ai été choisi pour la première fois comme membre du Praesidium puis nommé président de la Commission de Qualification. Une des premières choses que nous ayons eu à traiter, fut de regarder les parties du match pour le titre de maître à peine achevé entre l'expérimenté biélorusse Vladimir Saigin et l'inconnu Tal. A cette époque, pour recevoir le titre, les joueurs devaient non seulement réaliser leurs normes mais également montrer un niveau de jeu suffisant et les parties étaient d'aileurs envoyées à des experts qui les évaluaient. En regardant les parties du match, j'ai décidé que Tal méritait le titre.

Je signale cela car grâce à la délicate main de Viktor Vasiliev, auteur du documentaire "The riddle of Tal", une version plus romantique de l'histoire qui a fait le tour du monde des échecs. 

Il a été réclamé que la Commission de Qualification ne devait pas se presser de lui décerner le titre car nous pensions que sa victoire dans le match n'était pas entièrement convaincante. Un autre argument a été également avancé - Tal avait lui-même fourni la justification de son titre en remportant une partie lors du champinnat national par équipes contre...le Président de la Commission! Ce qu'on peut dire n'est que fiction. La réalité est qu'avec le temps, Tal m'a affronté et il était déjà maître. Pour s'en convaincre, il suffit de regarder les bulletins du tournoi sur lesquels figure une photo de notre rencontre avec la mention "Maître M Tal".  

Une autre histoire mérite d'être corrigée. Celle-ci s'est passée lors du 25ème Championnat soviétique qui se déroula au début de l'année 1958 à Riga et qui était également un tournoi zonal de la FIDE: les 4 premiers gagnaient leur place pour l'Interzonal. La liste des participants était très forte - trois futurs champions du monde et huit candidats au titre mondial! Dans de tels cas, lorsque le nombre d eprétendants excède largement le celui de qualifiés, la force et le niveau de préparation du joueur ne sont pas le seuls facteurs déterminants - parfois la chance joue un rôle important. 

Avant la dernière ronde, la situation du tournoi était la suivante: Petrosian et Tal partageaient la première place, Bronstein suivait juste devant Spassky et moi-même. Un d'entre nous allait être éliminé! Le drame fut amplifié par le fait que lors de la dernière ronde, Petrosian devait me jouer tandis que Spassky rencontrait Tal. Ma partie contre Petrosian se termina rapidement par la nulle tout comme celle de Bronstein. Restaient seulement nos deux jeunes rivaux qui se livraient une bataille sans merci. Après cinq heures de jeu, la partie fut ajournée dans une position difficile pour le letton. S'il perdait, Petrosian remportait le tournoi et je terminerais alors 5ème. Cependant, si Tal sauvait cette partie, je devais alors jouer un match de départage contre Spassky. Regardant attentivement la partie, il seblait peu probable que Tal arrive à se tirer d'affaire et après la ronde je préférai aller diner avec des amis dans un restaurant au bord de mer. Je revins tard à l'hôtel aux environs de 2h du matin. Le silence était alors grave excepté dans la chambre d'à côté dans laquelle Spassky séjournait et dans laquelle on pouvait entendre les pièces claquer. Boris était en train d'analyser avec son entraîneur Tolush, Kotov et le maître de Léningrad Rovner,venu spécialement pour l'occasion.  

Dans le même temps, une longue nuit d'analyse se déroulait aussi dans la chambre de Tal. 

Cette nuit dramatique fut décrite en détails par bon nombre d'auteurs comme s'ils l'avaient vu de leurs yeux. Tous étaient d'accord sur le fait que Tal et Koblents n'ont jamais quitté l'échiquier mais en réalité ils étaient trois! 

J'étais déjà couché quand le téléphone sonna. "Bonjour Grand-Maître!" dit une voix. "Désolé de vous déranger, c'est Robert. L'oncle de Mischa. Pouvez-vous venir nous aider? Nous vous envoyons une voiture".

Comme mos destin se jouait sur cette partie, j'acceptai et vingt minutes plus tard je fus avec Tal et Koblents. La position du letton fut en fait difficile mais nous n'avons pas trouvé de gain forcé pour Spassky bien que nous étions plus focalisés sur les ressources défensives. Comme Kotov l'a confirmé plus tard, Spassky ne trouva également pas de gain clair mais le matin, avec le roi de Tal aussi faible, il résuma la situation par "Demain, je vais le mater! Mais maintenant je vais dormir." 

Notre analyse se termina aux environs de 5h du matin et après être retourné à l'hôtel, je m'endormis lourdement. 

La reprise était le lendemain matin. Après mêtre réveillé, je me décidai pour une ballade durant laquelle je rencontrai un groupe de jeunes qui crièrent: "Tal est champion! Tal est champion!"

Je me précipitai alors vers l'hôtel et découvris alors que c'était effectivement le cas. En tentant de mater le roi ennemi, Spassky permit à son adversaire de construire une forteresse après quoi son propre roi se retrouva face à une attaque de mat. Face aux multiples menaces de mat imparables, Boris abandonna. 

Cela signifiait donc que l'originaire de Riga devenait le champion (pour la seconde année consécutive!) tandis que Spassky était le "superflu" 5ème...

Ce n'est seulement que deux mois plus tard qu'une analyse de Chekhover fut publiée dans le journal Shakhmatnaya Moskva, montrant que dans la position ajournée, Spassky avait un gain forcé. Il était juste n écessaire de changer radicalement de plan d'attaque ce qui durant les analyses nocturnes n'avait traversé l'esprit de personne!

En février 1969, je revins de Tbilissi pour disputer le championnat national en compagnie de Tal et son coach Koblents.

« J'ai eu une proposition à vous faire », dit alors Koblents avec qui j'entretenai des relations amicales depuis longtemps. « Avec Mischa, nous avons décidé de vous demander de rejoindre notre équipe pour préparer le tournoi des Candidats et d'être son secondant official durant l'épreuve ».

L'offre de travailler avec Tal était intéressante pour moi mais il y avait un « mais ». Depuis 1955, j'ai été le sparring-partner de Botvinnik et ai joué régulièrement des parties d'entraînement avec lui bien que je n'aie jamais été son secondant officiel. Bien que n'ayant pas d'obligations envers Botvinnik, je décidai de le prévenir simplement pour avoir bonne conscience. Il m'écouta mais ne dit rien. Je pris ce silence comme un signe d'accord et envoyai immédiatement un télégramme à Riga en disant que j'acceptais l'offre (Qu'est ce que je connaissais mal Botvinnik! Il prit en effet mes agissements comme une trahison et ne me demanda plus jamais de jouer des parties d'entraînement avec lui).

En juin 1959, je me rendis à Riga et pendant nous travaillâmes tous les trois. La façon d'analyser de Tal était unique. Tandis que Botvinnik avait pour habitude de chercher immédiatement le plan le plus rationnel pour réarranger ses pièces, le letton quant à lui recherchait toujours le plan le plus agressif, conduisant à un jeu complexe avec beaucoup de tactiques. Botvinnik suivait les principes alors que Tal l'exception.

A peine quelques semaines avant le tournoi des Candidats en Yougoslavie, une nouvelle arriva de Riga disant que Tal souffrait d'une crise d'appendicite et devait se faire opérer pour le retirer. Le voyant à Moscou, j'étais horrifié – il était pâle et sans énergie. Seuls ses yeux étaient les mêmes, toujours aussi brulants.

Nous devions développer notre stratégie pour le début du tournoi qui convenait le mieux en fonction de son état de santé. J'ai alors suggéré que lors du premier cycle (il y en avait 4 au total), il devait éviter les ajournements – il y avait après tout 28 parties à jouer! Au début, il était important de conserver son énergie.

Avant le tournoi, chaque joueur et son secondant furent interviewés par le journal Borba afin de donner leurs objectifs. Comme Tal l'a écrit dans son livre « Dans les flammes de l'attaque », il fut surpris que personne ne l'ait mis à la première place. Il y avait néanmoins une explication simple à cela – après son opération, Tal était très faible et tout le monde le savait.

Pour être honnête, j'avais également quelques doutes mais je compris qu'en tant que son secondant je me devais de le placer à la première place. Comme nous l'avons vu plus tard, mon pronostic s'est révélé être exact.

Les deux premiers cycles de l'épreuve se déroulèrent à Bled, dans les Alpes au milieu des montagnes et proche d'un lac. La beauté de la nature et l'air de la montagne furent d'excellents médicaments et après déjà le premier cycle, Tal se sentait beaucoup mieux qu'au début du tournoi. Avec Koblents (qui arriva seulement au début du second cycle suite à des problèmes de documents manquants) nous étions d'accord que Tal devait tout donner. Même si Keres était en tête et que Mischa suivant à un demi-point, il était clair que la première place allait se décider antre ces deux joueurs.

Lors du troisième cycle, disputé à Zagreb, Tal démontra toute sa supériorité sur ses adversaires. Il marqua 6 points sur 7 reléguant Keres à un point et demi derrière! Les autres étaient déjà très loin. Tout allait pour le mieux pour Tal qui se débarrassait avec une facilité déconcertante de ses rivaux. La seule partie qu'il aurait dû perdre fut celle contre smyslov. Cependant, pendant le zeitnot de son adversaire, Tal qui avait une pièce de moins, sacrifia une tour pour obtenir l'échec perpétuel.

Après sa magnifique victoire lors de l'Interzonal de Portoroz en 1958, Mischa conquit beaucoup de fans en Yougoslavie et son jeu brillant en fît leur favori pour le tournoi des Candidats. Chaque jour, lorsqu'il quittait la salle de jeu, beaucoup de supporters l'attendaient sur le chemin le ramenant à l'hôtel. Je me rappelle que cette popularité me coûta même mon stylo Parker qu'il abandonna à un de ses fans après avoir signé ça et là des autographes.

Le quatrième et dernier cycle se joua à Belgrade. Dans sa partie contre Smyslov, Tal fut encore en diffculté et avait de nouveau une pièce en moins mais en zeitnot il fit preuve d'une incroyable ingéniosité et l'emporta dans les complications. Si on m'avait dit avant le tournoi que dans deux parties contre l'ex-champion du Monde, il aurait eu une pièce de moins et marqué un point et demi, je ne l'aurais jamais cru.

Il ne restait dès lors plus que quatre rondes et Tal devançait Keres de deux points et demi. Il semblait donc que tout était déjà joué pour la première place. La tâche consistait seulement à ne pas perdre cet avantage. Mais nous avons alors commis une erreur. Mischa affrontait Keres avec les blancs et nous avions décidé de jouer tranquillement en gardant l'équilibre afin de ne pas perdre. Ette stratégie ne convînt absolument pas à Tal mais malheureusement nous nous en sommes aperçus trop tard.

La partie Tal-Keres consista en une longue bataille de manoeuvres. Peu à peu, Keres augmenta son avantage positionnel tandis que Tal cédait du terrain. La partie fut ajournée. Au cours de notre analyse, nous tentions de sauver ce qui pouvait encore l'être et nous ne réussîmes pas à trouver la nulle. Tal défendit néanmoins désespérément mais Keres joua cette finale sans faute et marqua un point important, revenant par la même occasion à un point du leader...Il était désormais clair pour moi qu'il était inutile de demander à Tal de jouer calmement et de perturber la stratégie choisie. Il arrivera ce qui arrivera!

Deux rondes plus tard, l'écart était d'un point. Lors de la ronde suivante, Tal devait affronter Fischer. Le letton avait déjà battu trois fois l'américain lors du tournoi. Bien évidemment, ce Fischer là était très différent de celui du début des années 70. Il ne faisait aucun doute sur le fait que Fischer allait tenter de rendre le score plus honorable et tenter de gagner au moins une partie surtout avec les blancs. Pour Tal, l'importance était également énorme puisqu'en cas de défaite, Keres pouvait le rattraper.

Lors de la préparation de la partie, en regardant bon nombre de lignes agressives de la Sicilienne, nous avons décidé de ne pas éviter le combat! Personne ne doutait sur le fait que la partie allait être très tendue et que Tal marcherait au bord du précipice et tomberait (ce qui est en fait arrivé). Mais j'ai cru en la bonne étoile de Tal et qu'à la fin tout tournerait dans le bon sens. Je ne suis venu à la salle de jeu qu'après trois heures de jeu. Mischa était alors complètement gagnant et Koblents et Mikenas, les secondants de Keres retenaient leur souffle en avalant des tablettes anti-stress..

La vie de Tal a coonu de nombreux pics mais le tournoi des Candidats fut son heure de gloire. Sans aucune exagération, on peut dire qu'il joua comme un génie. Bien sûr, il tomba quelques fois dans des positions difficiles, en perdit même mais son ingéniosité et sa confiance lui ont permis d'en sortir indemne. Comme un des observateurs l'a justement remarqué, « Ses adversaires ont toujours eu un gain mais parfois seulement à l'analyse de la partie! »

Lors de la cérémonie de clôture, Tal annonça que son premier coup au Championnat du Monde serait 1,e4! Le millier de spectateurs présents applaudirent bien qu'évidemment c'était un peu enfantin. Cependant, il garda cette qualité tout au long de sa vie...

Il était sans aucun doute un artiste naturel – sur la scène, devant les spectateurs, il était galvanisé et jouait non seulement sur l'échiquier mais aussi pour la foule. Il avait besoin du public qui lui vouait un réel amour.

 

Misha adorait se montrait en public devant les fans et donner des interviews. Il était toujours très bavard ce qui le rendait populaire auprès des journalistes. Il s'exprimait souvent par des aphorismes et trouver pour cela toujours des mots acérés et inhabituels. Il avait un réel talent pour intéresser les gens et pouvait ravir les personnes autour de lui notamment au cours de diners, etc. Je me rappelle le matin qui a suivi son titre de Champion du Monde lorsqu'un journaliste lui a demandé comment il se sentait: "Ma tête est pleine de rayons de soleil!"

Le journaliste fut ravi de l'improvisation de Tal bien que cette phrase soit dûe à Yves Montane. Cependant, lorsque Botvinnik entendit cette phrase, il déclara froidement: "Regardez ce que sont devenus les échecs! Nous avons un Champion du Monde qui est un moulin à paroles!"

Chaque jour de son existence, Tal était gentil, bien élevé et toujours prêt à aider un ami.

Lorsque au début des années 60, ma fille fut gravement malade, j'étais totalement désespéré car je ne trouvais pas de médicament pour elle. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque revenant d'un voyage à l'étranger, Tal me ramena le précieux médicament...

Comme joueur d'échecs, Tal ne craignait absolument rien. Si la position lui plaisait, il n'hésitait pas à entrer dans les complications avec une confiance en lui sans limite. Il possédait cette qualité non seulement sur un échiquier mais également dans la vie de tous les jours. Je me souviens lorsqu'une fois nous sommes allés à la piscine en Yougoslavie avec Gligoric au bord d'un tremplin de 3 mètres. Mischa regardait lorsqu'un quelqu'un le défia de sauter. Il releva immédiatement le challenge même s'il n'avait jamais mis les pieds auparavant sur un tremplin...Et également lorsqu'une fois à Cuba il entra soudainement dans une arène et réussit à enjamber de justesse la barrière de protection!

« Ne pense pas aux conséquences! » - voilà la philosophie de toute sa vie. Hélas, les échecs de haut-niveau demande des sacrifices personnels, un régime strict parfois austère. Or, l'austérité tout comme la dépression étaient totalement étrangers à Mischa. Il a brûlait la chandelle par les deux bouts et est mort trop tôt...

 

Les biographies de Tal oublient normalement de mentionner le rôle joué par Koblents dans son développement qui dépassait largement celui de simple entraîneur. Alexander Neftalievich était son protecteur, son oncle même si vous préférez, sa nurse parfois. Il aida Tal tant aux échecs que dans la vie.

C'est Koblents qui me raconta les négociations avec Botvinnik pour le match revanche. Sachant que durant ces négociations, Botvinnik usait de provocation pour déstabiliser Tal, ce dernier annonça: « Botvinnik n'arrivera pas à se disputer avec moi car je suis prêt à tout lui concéder! ».

Avant que les négociations ne commencent, Tal déclara qu'il serait bien que le match se déroule à Riga, dans le pays du champion. Cependant, l'idée fut rejetée par Botvinnik qui estimait que le match devait se passer au même endroit que le premier, à Moscou. Le Président de la FIDE de l'époque, Folke Rogard ne se mêla pas de l'histoire – il pensait que c'était une question pour notre fédération...

Une autre question était quant à elle plus sérieuse. Peu de temps avant le match retour, Tal tomba malade et ses médécins lui conseillèrement fortement de repousser le début du match. En réponse, Botvinnik demanda à Tal de venir à Moscou pour que les docteurs lui confirment le diagnostic. Entendant cela, Tal ria et dit: “Peu importe, je vais le battre de toute façon!. Hélas, ce fut une erreur évidente...

Mischa était encouragé par de nombreux amis qui adoraient être en sa compagnie et qui le considéraient comme un ami proche – et qui l'exploitait honteusement pour leurs fins personnelles. Je n'oublierai jamais comment il a été emmené à la fédération pour qu'il vote pour l' ”homme juste” même s'il ne pouvait à peine tenir debout. Tal n'avait pas assez de vrais amis. Une terrible honte.